Alain Finkielkraut, philosophe, essayiste, auteur de La seule exactitude, paru chez__ Stock, était l’invité du 7/9 de Patrick Cohen. Il est notamment revenu sur la crise des réfugiés et sur les accusations de racisme portées autant à son endroit qu’à Michel Onfray ou Nadine Morano.

France Inter : vous dites que les références au passé n’ont pas de sens. Qu’est-ce qui vous fait dire que nous vivons un moment historique ?

Alain Finkielkraut : "Aron écrivait que "la vanité française consiste à se reprocher toutes les fautes sauf la faute décisive, la paresse de penser". Cette paresse aujourd’hui a pour nom "mémoire". Aujourd’hui, c’est tout autre chose, c’est une manière de plaquer sur le présent des manières qui ne conviennent plus. Les attentats de Charlie Hebdo et l’hyper-casher sont un présent qui ne s’est jamais présenté jusque-là. Or, regarder la réalité en face, c’est encourir un grand risque, à peine tentons de le faire qu’on est traduit devant le tribunal de l’anti-racisme au nom du 11ème commandement : "tu ne feras rien", tu ne penseras pas ce qui arrive au bout du compte c’est cette cécité volontaire qui fait le jeu du FN or, pour beaucoup de Français désorientés, ce parti semble être le seul à avoir les yeux ouverts."

France Inter : v ous qualifieriez, vous aussi, les immigrés de "barbares" ?

Alain Finkielkraut : "J’étais effaré par le droit à l’indifférence revendiqué par le FN. Il dit : il faut renvoyer les réfugiés chez eux. Cette inhumanité est scandaleuse. Mais aujourd’hui on lui oppose les vertus de l’hospitalité sans voir les problèmes. Il me semble qu’on sacrifie l’intelligence l’urgence du cœur, à l’exemple du Pape François. Dans les camps de réfugiés en Allemagne, aujourd’hui les chrétiens sont l’objet de brimades par les musulmans. Des associations de défense de droits de l’Homme disent en Allemagne que ça va continuer, que des personnes veulent déjà faire respecter la Shari’a. On apprend aussi d’Allemagne que 30% des réfugiés syriens qui vont chez Mama Merkel ne sont pas syriens. Il faut regarder ces problèmes. La morale de responsabilité c’est le souci des conséquences. On doit bien savoir que dans une société qui connaît une grave crise d’intégration les choses risquent d’empirer à cause de cette vague migratoire. Même Jean-Luc Mélenchon a dit qu’il fallait faire quelque chose."

France Inter : ... m ais il y a eu un débat ces dernières semaines…

Alain Finkielkraut : "Il n’y a pas vraiment eu de débat ces dernières semaines. Il y a un raciste qui est dénoncé aujourd’hui. La photo d’Ayan nous regarde autant que nous la regardons. Nous avons voulu faire croire à longueur d’éditorial que cette interpellation ne s’adressait qu’à l’Europe alors que depuis des années l’Europe est le seul accueillant de la planète."

France Inter : q uand vous évoquez un raciste par semaine, vous pensez à Michel Onfray ?

Alain Finkielkraut : "Michel Onfray, Nadine Morano, moi en 2005…ou Nadine Morano. Je ne dis pas que cette dernière est une victime, je dis qu’elle a cité très approximativement une phrase du général De Gaule au moment de l’indépendance de l’Algérie. Nous sommes en train de tisser une équivalence entre la croix gammée et la croix de Lorraine. Je ne fais pas de Nadine Morano une victime mais je constate que l’anti-racisme est assoiffé de nouvelle proies, il faut arrêter avec ça."

A une auditrice qui l’interrogeait sur la difficulté qu’auraient les hommes politiques à reconnaître les racines judéo-chrétiennes de la France, le philosophe évoque le "traumatisme de la Shoa", en avançant que le propre de l’Europe était… de ne pas avoir de propre. "L’Europe occidentale se voit comme l’Europe des droits de l’Homme et de l’ouverture, l’Europe orientale qui n’a pas ce sentiment de culpabilité parce qu’elle a été kidnappée, comme le dit Kundera, elle défend l’Europe de civilisation.", explique-t-il. Avant de conclure "La France qui faisait envie fait aujourd’hui pitié, elle fait objet de repoussoir pour les peuples d’Europe centrale".

Je ne pense pas avoir une pensée dangereuse

Un auditeur lui rétorque que sa pensée fait éprouver chez certains l’impossibilité de devenir français. Et qu’à ce titre elle serait "dangereuse". "Je ne pense pas avoir une pensée dangereuse, répond Alain Kinkielkraut. Je pense que la France a une civilisation. C’est ce que disait Emmanuel Levinas : la France est un pays auquel on peut s’attacher autant par le cœur, l’esprit que par les racines."

Cette entrée de la France dans une société post-littéraire, post-nationale m’inquiète

Ces racines, de l’avis du philosophe, sont à cultiver à l’école, laquelle ne remplirait plus son rôle : « Je suis inquiet pour l’école. Elle fait aujourd’hui tout autre chose que de cultiver les enfants. Cette éviction de la culture hors de l’école, cette entrée de la France dans une société post-littéraire, post-nationale m’inquiète.» La France, selon lui, s’oriente vers le rêve, qu’il juge absurde, d’une société inclusive. En somme, fustige-t-il, "la transformation de la Nation en auberge espagnole."

Une incompréhension doublée d’une approximation

Sur Nadine Morano, qui a récemment affirmé que la France était "un pays de race blanche", suscitant une vague d’indignation et l’embarras de son propre parti, Alain Finkielkraut, sans la défendre, soutient que la polémique est née d’une incompréhension doublée d’une approximation. Et entend recontextualiser la phrase polémique du Général De Gaulle convoquée par Nadine Morano : « De Gaule a dit : "Je ne veux pas que Colombey-les-Deux Eglises deviennent Colombey les deux mosquées ». C’est une phrase qui vient du livre d’Alain Peyrefitte." "Je m’inquiète, affirme-t-il, face à cette francophobie montante, d’un racisme antimusulman. Je vois jour après jour des bûchers médiatiques s’élever"

L'antiracisme plus inquiétant encore que la résurgence raciste

Le risque de résurgence raciste, finalement, inquièterait moins Alain Finkielkraut que l’antiracisme ? Vraisemblablement oui : "Je m’inquiète, affirme-t-il, face à cette francophobie montante, d’un racisme antimusulman. Je vois jour après jour des bûchers médiatiques s’élever… Même François Hollande a été accusé de tous les pêchers pour avoir employé le mot "Français de souche". "Je suis payée pour savoir que l’antiracisme a perdu la tête.", conclut-il, en précisant qu’il ne sera pas au meeting de la mutualité pour soutenir Onfray.

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