Dans la série documentaire Jésus et l'islam (Arte, 8 décembre), les auteurs-réalisateurs Gérard Mordillat et Jérôme Prieur interrogent les spécialistes du monde entier sur l'émergence de l'islam.

L’islam et le Coran relu analysé dévoilé avec la même méthode de celles qui ont fait le succès de vos précédentes séries : corpus christi, des experts passionnés, filmés plein cadre. Ca a été plus difficile de trouver des exégèses sur le Coran ?

GM - Non il y a beaucoup de chercheurs qui s’intéressent au Coran. […] Ce qui est difficile c’est de franchir le tabou, la mise en respect de ce texte. Notre analyse, c’est un point de vue laïc, littéraire et historique. Nous regardons le Coran, comme nous avons regardé la Bible et les évangiles. C’est un livre sacré mais c’est aussi un livre dans lequel vous pouvez trouver autre chose.

Votre point de départ c’est un fait peu connu : Jésus est plus présent que Mahomet dans le Coran. Il est considéré comme le souffle de Dieu.

JP - Il est le nouvel Adam, le messie, le fils de Marie comme dans la tradition chrétienne, il parle dès sa naissance, c’est ce qui lui donne une place particulière. Aucun autre prophète dans le Coran n’a cette place. […] Le personnage le plus singulier dans le Coran c’est lui !

Il ne meurt qu’en apparence sur la Croix, vous racontez cela : des juifs revendiquent la mort de jésus mais à tort. On voit les spécialistes se disputer sur un mot à ce propos !

JP - La lecture est toujours vertigineuse. Dans le Coran c’est ce qui nous a fait dire que nous pouvions nous intéresser au Coran, bien que ne parlant pas arabe, c’est que la scène de crucifixion. Six, sept siècles plus tard, à des milliers de kilomètres de Jérusalem, on retrouve cette scène mais complètement différente. Les Juifs eux-mêmes s’accusent. Il y a des pages et des pages d’exégèse qui ont été écrites sur le sujet.

GM – Les chrétiens dès le 2ème siècle ont pensé que quelqu’un d’autre avait été crucifié. […] on pensait que c’était Simon de Cyrène. Pour les musulmans, c’est Simon de Cyrène […], puis c’est aussi Judas, puis c’est Pierre puis c’est un disciple anonyme, puis c’est Pierre, puis c’est un autre !

Il y a des textes qui ne font que trouver des substituts à jésus. Pour des raisons différentes.

On voit que les trois religions monothéistes s’intéressent à des personnages proches sur un territoire proche.

JP – Les figures essentielles du Coran c’est Moïse, c’est aussi Abraham, puisque le coup de génie de Mahomet, c’est de se revendiquer comme la véritable religion d’Abraham, le véritable monothéisme.

Vous publiez également un livre pour compléter la série : « Jésus selon Mahomet ». J’ai retenu un passage sur « la fermeture des portes ». « L’islam [...] s’est petit à petit refermée sur elle-même jusqu’à la période contemporaine où toute pensée critique semble avoir disparu au profit de slogans d’une pauvreté intellectuelle affligeante. »Que voulez-vous dire en faisant ce constat ?

GM - L’islam était la religion la plus ouverte aux sciences, aux mathématiques, et aux critiques. Et puis il y a eu la défaite des musulmans en Europe. A partir de là des oulémas ont décidé qu’il ne fallait plus analyser le texte mais le réciter. Ils pensaient que s’ils avaient perdu c’était parce qu’ils s’étaient mis en défaut avec Dieu. On voit les dérives contemporaines où l’ignorance nourrit le terrorisme et les assassins.

C’est la victoire de l’interprétation wahhabisme ?

GM - Oui c’est la victoire du pire intégrisme. C’est ramener le texte à rien.

Qui est l’interprétation dominante ?

JP – C’est une maladie des grandes religions : prendre le texte au pied de la lettre et d’oublier dans quel contexte il est né.

"On suit l'injonction fondamentale du Coran : lis ! "

On a beaucoup de questions sur le message véhiculé par le Coran. Jean de Marseille dit certains passages sont choquants. Y a-t-il des extraits qui appellent à la modération ?

GM – Dès que l’on se tourne vers les textes sacrés, on trouve évidemment des sentences meurtrières car ces textes sont témoins des combats qui les ont suscités.

Il y a dans le Coran des malédictions, des condamnations, mais dans le nouveau testament il y a aussi « faites-venir mes ennemis […] et égorgez-les en ma présence ». Encore une fois il faut revenir au contexte. Quand et comment ces textes ont été écrits et dans quelles perspectives ? Faut pas faire un pot-au-feu avec l’ensemble de ces idées. Il faut prendre ce qui est intéressant au moment où on le lit.

On peut trouver dans les trois religions monothéistes des phrases terribles.

Au moment où le Coran s’est constitué il y a eu des luttes terribles fratricides entre les successeurs de Mahomet comme il y a eu des luttes terribles pour la succession de Jésus.

Vous dites qu’il ne faut pas confondre le Coran et les hadiths, qui sont sur deux registres différents...

JP – Les problèmes sont liés. Le texte du Coran est un texte plein d’incertitudes et d’énigmes, c’est ce qui fait sa force […] on ne connait pas son ou ses auteurs. Il y a des versets qui se contredisent purement et simplement. Les exégèses, ce n’est pas étonnant qu’ils aient élaboré une longue tradition, les hadiths, où Mahomet répond lui-même aux questions qu’on lui pose, pour expliquer ce qui est inexplicable dans le texte.

(Auditeur) Il y a des choses incompatibles avec les lois européennes. Par exemple la discrimination par rapport aux femmes.

GM – On est dans une lecture littérale, ce n’est pas dans le Coran, c’est dans les hadiths et dans l’interprétation de l’interprétation. À un moment, le Pharaon menace ses opposants de les crucifier et de leur couper la main. Ensuite ça a été repris par les textes musulmans mais il faut voir comment ces textes sont utilisés. On peut les lire comme de la littérature, et pas comme la parole de Dieu qui devrait être appliquée à la lettre.

Encore une fois si on se tourne vers la tradition monothéiste juive ou chrétienne on trouve les mêmes horreurs. C’est vieux comme le monde : comment le discours religieux devient le véhicule du discours politique.

Les textes sont le produit de luttes. Comme nous avait dit un prêtre : ce sont des textes de propagande.

On peut vous retourner l’argument : Si c’est le cas, pourquoi disséquer ce texte avec autant de minutie ?

JP – parce que dans le texte il y a le souvenir de l’Histoire. La grande difficulté du Coran par rapport aux autres textes sacrés c’est qu’il n’y a pas de parallèle. Quand il apparait au VIIè siècle il n’y a pas d’autre grand texte arabe qui pourrait permettre de le comprendre.

Le texte du Coran est dans le désordre. […] c’est quasiment impossible de restituer la chronologie texte. […] tout le travail des chercheurs est d’essayer de remettre du passé dans ce livre qui est devenu une sorte d’éternité en soi dans lequel toutes les paroles seraient une éternité perpétuelle.

(Auditrice) Le problème du Coran c’est vraiment l’interprétation, des gens ignorants qui interprètent le Coran alors que c’est un beau texte. Alors que l’islam que j’ai étudié c’est que tous les textes se valent, ils ont les mêmes racines. Je suis musulmane mais quand je veux prier je vais à l’Eglise, ça ne me dérange pas. Les gens me regardent bizarrement mais ils comprennent. J’aimerais savoir quand on s’intéressera à toutes ces chaines arabes étrangères qui donnent parfois une version terrible du Coran. La transmission de la prière d’Arabie Saoudite le vendredi matin par exemple. Je trouve cela dangereux. Je ne suis pas contre une certaine censure.

JP – D’un point de vue croyant elle a raison, c’est le même dieu que célèbrent les juifs, chrétiens et musulmans. Ça prouve aussi que faire l’histoire de ce texte permet d’échapper à toutes les simplifications, c’est le remettre en situation, sinon on va au-devant des pires dérives.

(Twitter) quand vos invités vont-ils s’attaquer à la Torah et au Talmud ?

GM – On suit l’injonction du Coran : « Lis » ou l’injonction fondamentale des rabbins : « scrutez- les textes ». On a beaucoup parlé des textes juifs dans nos travaux puisque la matrice c’est le texte juif.

Je termine par cette phrase : « trop de savants de culture musulmane, trop de savants occidentaux demeurent prisonniers du cadre imposé par la tradition, il devient urgent de s’affranchir de cette tradition

Absolument parce que l’interprétation est en boucle.

Les invités
L'équipe
Mots-clés :
Suivre l'émission
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.