« Concilier le réel et l’ambition », « moraliser la politique »… Thierry Pech, Jacques Julliard et Jacques Chérèque explorent avec Patrick Cohen l'héritage de Michel Rocard.

Michel Rocard
Michel Rocard © Maxppp / Salvatore Di Nolfi

Le directeur de Terra Nova Thierry Pech, l'essayiste et éditorialiste Jacques Julliard, ainsi que Jacques Chérèque, un des leaders historiques de la CFDT et ministre de Michel Rocard de 1988 à 1991, reviennent ensemble sur le parcours de Michel Rocard, ancien Premier ministre mais aussi auteur du rapport sur les camps d’internement en Algérie.

Thierry Pech : La première victoire du rocardisme, c’est « la victoire de l’idée que la politique se tisse entre le réel et l’ambition (…), dans cette volonté de concilier la glaise du réel, la prose du monde, la politique des cages d’escalier et de l’autre côté l’ambition. C’est un homme qui a continué à se poser toute sa vie durant toutes les grandes questions du lointain ».

Thierry Pech : « Il a imposé au parti socialiste une volte-face par rapport à ses illusions révolutionnaires d’antan. (…) Cette victoire intellectuelle est complète. »

Jacques Julliard : « Il y a un préalable, le statut de la morale en politique. Il est un des rares à l’avoir mis au premier plan. (...)

Le rocardisme n’est pas né exclusivement d’une sorte de pression sociale, mais il est né dans le contexte de la guerre d’Algérie. Quand j’ai appris la mort de Michel Rocard, je n’ai pas pensé au Premier ministre, mais à l’auteur du rapport sur les camps d’internement en Algérie. (…) La deuxième gauche a été fondée là-dessus.

Rocard et ses amis ne se sont pas contentés de décoloniser les colonies françaises, ils ont décolonisé la province (…) et il a décolonisé la société, il l’a désenclavée, et il en a fait un acteur politique. Aujourd’hui nous voyons très bien que si on fait l’impasse sur cet acteur alors la politique apparaît comme un jeu complètement vain. »

Jacques Julliard : « Les hommes qui à nos yeux ont fait la République ont très peu gouverné. Gambetta a gouverné la France 73 jours, son ministère est parti dans un éclat de rire. Pourtant, il a marqué toute la période. Jaurès n’a jamais gouverné. Mendès-France a gouverné sept mois. (…)

Il y a toujours une espèce d’acrimonie de la classe politique toute entière à l’égard de ces hommes qui ne lui appartiennent pas tout à fait. (…) C’est le cas de Michel Rocard. Il était perçu par ses pairs et par l’opinion comme un homme politique pas comme les autres. »

Thierry Pech, à propos de l’article 2 de la loi Travail : « Pour moi, c’est rocardien. »

Jacques Julliard : si Rocard suscite des réactions contrastées auprès des électeurs gauche, c'est « tant mieux ! ». « Rocard n’a pas changé. Tout au long de sa carrière, il était hostile au nucléaire. Alors avait-il les moyens de le supprimer lorsqu’il était Premier ministre ? je pense que non.

S’il y a un message de Rocard c’est le primat de la vérité, de la vérité tout court, sur les vérités à soi.

Dans le fond, il était partisan de la régime de la Ve République. Il a toujours été tiraillé entre l’idéal de démocratie directe et la nécessité pour les hommes politiques de ne pas se cacher derrière l’opinion. Les dernières réflexions de Rocard (portaient sur) les régimes d’opinion, les régimes de com avec la vérité de la politique et de la démocratie. Il était très dur avec les journalistes sur ce point. Est-ce que la politique qui cherche avant tout des effets est compatible avec les devoirs de vérité qu’exigent la démocratie ? »

Jacques Chérèque : « Pour moi, le rocardisme c’est voir loin et agir juste, dans tous les sens du terme. Ce que fait la CFDT dans la grande bataille de la loi du travail, c’est rocardien. »

Thierry Pech : Sur l’usage du 48-3, utilisé 28 fois sous son gouvernement, « il n’avait pas de majorité, ce qui est différent du contexte actuel ».

« Pour porter la flamme du rocardisme, il faut ce rapport à la société. Un rapport qui ne soit pas autoritaire. (…) Tout ne se joue pas dans la verticalité du pouvoir et l’autorité morale. (…) Le rocardisme, c’est une exigence et une dignité. »

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