Le directeur de l'Opéra de Paris compte parmi ses mentors le compositeur Pierre Boulez. A l'annonce de sa disparition, il a salué la mémoire de celui qui "a fait bouger les lignes de la politique culturelle de la France".

Au lendemain de la disparition de Pierre Boulez, Patrick Cohen reçoit Stéphane Lissner, directeur de l'Opéra de Paris

Renaud Capuçon, violoniste, Bartabas, écuyer et metteur en scène et Gérard Courchelle, journaliste spécialiste de musique classique à Radio France jusqu'en 2014.

Les Français sont sans doute frapper de découvrir le retentissement de l’annonce de sa mort à l’étranger. La radio new yorkaise WKCR, de Columbia, a interrompu ses programmes pour diffuser 27 heures de Boulez non-stop. C’est le chef d’orchestre Boulez qui a fait sa renommée internationale ?

Stéphane Lissner - C’est incontestablement le chef d’orchestre. Les orchestres se battent chaque année pour obtenir sa participation.

Ensuite c’est le compositeur. Ses ouvres ont été jouées beaucoup plus aux Etats-Unis qu’en France.

(SL) C’est aussi l’homme de la politique culturelle. Avec la Philarmonie de Paris.

(Patrick Cohen) Un combat de trente ans !

(SL) Des combats qui n’ont pas toujours été gagnés : il voulait la salle modulable à l’opéra Bastille pour jouer des musiques actuelles. Il ne l’a pas eue.

C’est un homme partageur.

(SL) Je reviens à l’aura international. Il va donner beaucoup de master class, soit comme compositeur soit comme chef d’orchestre.

C’était un pédagogue et il trouvait beaucoup de plaisir à transmettre son œuvre.

(SL) Il va porter la musique française, après la rupture avec Malraux, c’est lui qui va être nommé à New York et va faire découvrir Ravel, Debussy.

Gérard Courchelle, vous l’avez vu au travail. Racontez-nous, on nous parle d’un surdoué, un homme qui avait l’oreille absolue, il connaissait par cœur les partitions.

(GC) - Il n’a jamais dirigé sans partition en revanche.

Je l’ai vu travailler à Aix en Provence, à Radio France et avec l’ensemble intercontemporain au Conservatoire de Paris mais ce n’était pas si impressionnant car ce personnage de stature mondiale, qui pouvait apparaître distant, était incroyablement poli, plein d’humour.

Diffusion de l’enregistrement du Sacre du printemps avec l’orchestre de Cleveland.

(SL) Un mot sur cet enregistrement. Quand j’avais proposé une rencontre entre Boulez et Pina Bausch pour « le château de Barbe bleu », on avait appris que Pina avait préparé sa chorégraphie du Sacre du printemps à partir de cet enregistrement.

Comment sonne cet enregistrement ?

(GC) On emploie souvent un vocabulaire impressionniste pour parler des interprétations musicales. Pour le Sacre du printemps, avec Boulez, on voyait la partition , elle était devant les yeux. Ce n’était pas qu’une question de couleur, c’était un chef capable de vous montrer la structure d’une œuvre.

Le terme anti-romantique peut s’appliquer ?

(GC) Une interprétation de la Nuit transfigurée d’Arnold Schoenberg à la Philarmonie de New York est follement post-romantique.

(SL) Il y a une contradiction dans un incroyable respect de la partition et dans la clarté. On entend avec Boulez des instruments qu’on n’avait jamais entendus. En même temps l’interprétation est là. C’est donc surtout un problème de grande rigueur par rapport aux œuvres du XXème. […] Au fil des ans il a évolué dans ses interprétations. Il n’y a pas de dogmatisme du tout chez Pierre Boulez.

Bartabas – il y aussi beaucoup d’humilité. Il n’avait pas de baguette, c’était avec ses mains. Même dans sa façon de diriger il y avait de l’humilité.

(SL) Je voudrais vous citer une phrase de Boulez : un enfant lui demande à quoi ça sert de battre la mesure. Il répond une phrase incroyable de clarté : « la battue c’est ce qui se voit mais qui ne s’entend pas mais qui permet d’ordonner les sons qui eux s’entendent mais ne se voient pas ».

Stéphane Lissner : Boulez c’est : « je suis dans mon siècle, je suis dans le présent »

Bartabas : « Quand vous entendez une autre version du Sacre du printemps, vous pensez qu’il y a un problème »

Gérard Courchelle : « allez écouter la musique de Pierre Boulez en concert »

Vous avez travaillé avec Pierre Boulez à Vienne.

Renaud Capuçon – C’est une des figures les plus impressionnantes de la musique et pas uniquement contemporaine.

C’était très impressionnant pour un jeune pour moi de parler avec lui.

Ce qui m’a vraiment impressionné c’est une forme de sensualité qui l’exprimait dans sa direction , […] il brûlait de l’intérieur.

C’était quelqu’un méconnu du grand public, on l’imaginait, froid, distant, c’était l’inverse.

Nos générations futures réaliseront à quel point il a marqué le siècle.

Comment se faisait le dialogue avec vous ?

Il avait une intuition musicale et intellectuelle hors du commun.

Il faut balayer d’un revers de main le côté dictatorial de Pierre Boulez, il parlait avec beaucoup de compliments de ses jeunes collègues.

Dans une lettre, Stéphane Lissner, que vous aviez adressé à Pierre Boulez, pour son 90ème anniversaire vous dites que c’est le compositeur que vous accompagne en premier. Expliquez-nous comment cette musique qui paraît hermétique au plus grand nombre,

(Diffusion de la « Deuxième sonate au piano »)

(SL) Ça touche à l’intimité. J’arrive au Chatelet, j’avais rencontré Pierre Boulez grâce à Michel Guy. Je viens du théâtre où on joue des pièces contemporaines. Et tout d’un coup je découvre ce que je ressens comme l’équivalent de la théâtralité du moment […] je suis dans mon siècle, je suis dans le présent.

Je vais la relier à mon monde du théâtre.

Je me souviens du festival d’Avignon qui avait donné Répons » c’est le grand public, de ce monde du théâtre, qui a découvert Boulez. C’est une vraie rencontre sur cette œuvre. Ce monde qui avait l’idée de la musique tonale et atonale, on n’avait pas le droit de critique ce passé. Au contraire. Lui va nous donner la possibilité d’écouter la musique autrement.

Bartabas vous avez travaillé avec Pierre Boulez sur le spectacle Triptyk il y a 15 ans.

(Bartabas) C’est la pièce qui m’obsédait. Le sacre du printemps ne dure que 20 minutes après avoir longtemps cherché

Il y a une fête sacrée, païenne. Je fouettais un petit peu. Il avait une figure rébarbative. J’étais étonné. Il me dit j’ai beaucoup aimé « Chimère » et « Eclipse » et je pense que vous mettez en valeur la musique. Comment avait-il le temps de s’intéresser à mon travail ?

Pierre Boulez, on le sait assez peu, était très curieux , en dehors de la musique. Pierre Boulez lisait beaucoup la press e, il m’envoyait des critiques du spectacle.

Quand vous entendez une autre version du Sacre du printemps, vous pensez qu’il y a un problème.

[…]

La musique de Pierre Boulez va lui survivre ?

(Gérard Courchelle) J’ai un conseil de simple mélomane : allez écouter la musique de Pierre Boulez en concert que d’écouter sur des machines électroniques car rien ne remplace la musique vivante.

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