L'écrivain péruvien, prix Nobel de littérature en 2010, entre dans la prestigieuse collection française de la Pléiade. Il a accordé un entretien exceptionnel à Patrick Cohen pour France Inter.

Vous resterez le premier auteur étranger à entrer de son vivant dans la Pléiade. Qu'est-ce qui domine, la fierté ou l'assurance d'être lu dans les décennies à venir ?

C'est très émouvant. La Pléiade a toujours été pour moi le sommet de la culture , de la littérature. J'ai commencé à lire la Pléiade dans les années 50, à Lima, quand je commençais à apprendre le français. Je n'aurais jamais pu imaginer un jour y entrer.

Quel est l'auteur français qui vous a le plus inspiré ?

Flaubert. Je l'ai découvert l'été 1959, je me souviens très bien car quelques jours après mon arrivée je suis allée rue Saint Séverin à « La joie de lire », acheter Madame Bovary. Ce fut une expérience unique, pas seulement pour la beauté mais surtout parce qu'en lisant Madame Bovary, j'ai découvert le genre d'écrivain que je voulais être : un écrivain réaliste mais qui ne serait pas incompatible avec la recherche de la beauté, la perfection, de la précision, alors en lisant Flaubert j'ai découvert que le réalisme pouvait être une œuvre d'art, c'est cette idée de chercher le mot juste, disait Flaubert, qui m'a aidé à me découvrir comme écrivain.

Vos romans sont inscrits dans le réel, ils ont souvent comme point d'appui la réalité politique. Comment vous, qui avez été si inspiré par les dictatures latino-américaines, voyez l'évolution de ce continent, à commencer par la crise brésilienne et la résolution populaire à l'égard de Lula et la présidente Dilma Roussef ?

S'il faut parler de l'Amérique latine, il faut comparer ce qui se passe aujourd'hui avec ce qui se passait avant, il y a vingt ans. Nous n'avons plus de dictatures militaires. Comme dictatures nous avons Cuba et le Venezuela mais pour le reste nous avons des élections plus ou moins propres.

Vous assimilez le Venezuela à une dictature ?

C'est une dictature avec des petits espaces de libertés mais c'est une dictature brutale. La plupart des élections ont été truquées. Beaucoup de politiciens sont en prison car ils sont des critiques du régime.

Dans la plupart des pays d'Amérique latine, il y a un consensus pour la démocratie, ce qui est complètement nouveau. Quand j'étais jeune, il y avait d'un côté la dictature et de l'autre les tenants d'une révolution utopique mais la démocratie était soutenue par des minorités très faibles, incapables de changer la situation. Cela a changé radicalement.Le rêve de la révolution socialiste a presque disparu, sauf pour des minorités marginales.

Donc la bonne nouvelle ?

La bonne nouvelle c'est qu'il y a un consensus en faveur de la démocratie, la mauvaise, c'est la corruption. C'est le problème numéro un en Amérique latine . Même s'il y a beaucoup de différences idéologiques parmi les gouvernements, il y a un dénominateur commun : la corruption qui fait des ravages. Le Brésil est un cas tragique : chaque jour il y a des scandales nouveaux. Le mythe de Lula, un mythe mondial, s'est effondré.

Vous y avez cru ?

Non j'étais toujours très réticent. Je me souviens, avant d'être élu, je l'avais écouté, à l'université de Princeton. J'étais complètement déçu. Il m'a paru démagogue, je n'ai pas cru un mot de ce qu'il disait. Puis je me suis dit, je me suis trompé, il est en train de faire des bonnes choses mais c'était faux. Toute la crise a commencé avec Lula et la corruption montait d'une façon extraordinaire. On le découvre maintenant. Mais c'est préférable de découvrir la vérité plutôt que de vivre dans le mensonge. Dans une dictature tout semble bien marcher mais rien ne marche bien en réalité. C'est la répression, le contrôle de l'information.

Nous avons des cas très intéressants, l'Uruguay par exemple, avec un gouvernement très à gauche mais très démocratique. Ils ont renoncé à la politique de nationalisation, ils ont une politique de marché, les entrepreneurs sont très contents, il y a des réformes. Les gouvernements de droites qui sont respectueux de la légalité, c'est un grand progrès.

Vous avez souvent dit que la littérature pouvait à vox yeux nous enrichir autant qu'une grande amitié ou un grand amour. Est-ce que vous avez souvent croisé des lecteurs qui vous ont retourné ce compliment ?

On en trouve de temps en temps, des lecteurs qui me remercient pour mes livres. C’est très encourageant d'entendre que vous les aider à vivre. C'est ce que fait la littérature : elle enrichit nos vies, elle fait de nous des citoyens avec de l'imagination et un esprit critique.

Développer un esprit critique, c'est ce que vous avez toujours cherché à faire ?

Quand j'ai commencé à écrire, c'était le début de l'existentialisme, Camus, Satre, on lisait beaucoup les écrivains français dans toute l’Amérique latine, c'est là que j'ai eu cette idée, par leur influence, que la littérature ne pouvait pas être neutre, que la littérature était une forme d'engagement avec le monde réel, qu'elle présentait un témoignage sur la réalité, toujours critique, bonne ou mauvaise mais que la littérature véritable n'était jamais conformisme, elle n'acceptait pas le monde tel qu'il est. Elle proteste contre le monde qui ne peut pas répondre à toutes nos ambitions, tous nos appétits. Ça a été la grande leçon lorsque j'ai commencé à écrire.

Philippe Roth devrait être le prochain écrivain étranger à entrer dans la Pléiade, mais lui, contrairement à vous, a arrêté d'écrire. Vous comprenez sa décision ?

Non, je ne comprends pas. Ça me paraît très difficile, qu'un écrivain qui a consacré toute sa vie à un métier merveilleux, faire des histoires, puisse un jour, soudain, s'arrêter. Pour moi ce serait impossible, sauf si vous avez une maladie qui vous paralyse.

Un écrivain ne peut pas être en panne d'inspiration ?

Ce n'est pas mon cas, cela ne m'est jamais arrivé. Au contraire, je ressens le manque de temps d'écrire tout ce que j'ai dans la tête.

Ces histoires vous viennent de la lecture des journaux ?

Leur origine vient toujours d'une expérience, de quelque chose que j'ai connu, vu, entendu. C'est une expérience personnelle qui provoque dans ma fantaisie, une espèce d'embryon d'histoire. Je commence à travailler sans me rendre compte et un jour j'ai le squelette d'une histoire. Je commence à prendre des notes.

Vous n'avez jamais arpenté, même dans votre période politique ?

Pendant que j'étais candidat, j'ai dû arrêter. C'était angoissant, même si j'étais emballé par ce que je faisais, il me manquait cette routine d'écriture journalière. Ce qui était terrible c'est que je n'avais pas le temps de lire. Alors je me levais très très tôt et je lisais de la poésie très éloignée du quotidien. Je lisais beaucoup Luis de Gongora, un monde précieux, parfait, de pure beauté. C'était un changement fantastique avec l'actualité.

Votre journée idéale, c'est combien d’heures de lecture et d’écriture ?

Je lis au moins deux heures par jour. Pour l'écriture, je travaille tous les jours, sept jours par semaine. Six jours sur les livres et le dimanche sur les articles que j'écris pour El Pais.

Ce n'est pas une corvée, c'est un plaisir quoique ça me coûte beaucoup d'efforts, je jouis vraiment. Créer un monde, c'est tellement excitant ! Quand je voyage, je dois arrêter, cela me manque.

On parlait de votre période politique, lorsque vous avez été candidat dans votre pays, le Pérou, à la présidentielle. Dans quelques jours, les élections générales vont avoir lieu et réveillent quelques fantômes, avec la candidature de Keiko Fujimori , la fille d'Alberto Fujimori, votre adversaire en 1990, qui est aujourd'hui emprisonné pour corruption et assassinat. Elle est favorite. L'idée qu'elle puisse accéder à la présidence vous fait horreur ?

Ce serait tragique pour le Pérou, ce serait la revendication de tout ce que la dictature a fait de monstrueux. Malgré cela, penser que les électeurs peuvent élire la fille de Fujimori qui va ouvrir les prisons : tous les fujimoristes sortiront. Parfois le peuple se trompe.

Le peuple n'a pas toujours raison ?

Non. Regardez le Venezuela, ils ont voté six fois pour Chavez. Ils sont très malheureux. C'est potentiellement un des pays les plus riches du monde et ils sont aujourd'hui pratiquement dans la misère. Mais la démocratie permet de rectifier les erreurs, c'est la différence avec la dictature.

Il faut changer de peuple ?

Non il faut changer le gouvernement par le peuple. Les idées changent, le peuple découvre ses erreurs et les regrettent.

Dans le roman qui paraît de vous en Espagne, « Cinco Esquinas » et qui n'est pas encore traduit en français, vous abordez votre expérience à la présidentielle, lorsque vous étiez candidat. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour y revenir ?

Ça ne dépend pas de ma conscience. Il y a des sujets qui deviennent des obligations. C'est ce qui s'est passé avec « Cinco esquinas ». Un jour j'ai eu la sensation que je devais écrire sur la fin de la dictature. C'était sans doute la période la plus dure pour le Pérou, il y avait le terrorisme du sentier lumineux mais il y avait aussi le terrorisme d’État, il y avait une criminalité qui se cachait derrière la politique. On vivait dans la peur. Beaucoup de Péruviens semblent aujourd'hui regretter tout ce qui était derrière cette violence, c'est extraordinaire !

Nos démocratie sont confrontées à un défit extraordinaire, combattre et vaincre le fanatisme et terrorisme islamiste. Est-ce que les voies et les moyens trouvés vous semblent être les bons ?

Ce n'est pas le cas puisque le terrorisme fait des ravages mais il y a quand même une bonne chose : ce terrorisme islamisme ne va pas gagner la guerre. Le degré de fanatisme est tel qu'il ne la gagneront jamais mais il faut comprendre que le genre de terrorisme qu'ils représentent est difficile à combattre : se suicider, s'immoler pour aller au paradis, c'est difficile de combattre cela en respectant la démocratie et les droits. La haine est contre l'Occident car l'Occident a été capable de changer profondément la réalité avec le respect des droits humains, la coexistence dans la diversité qui représente la diversité. C'est indirectement un grand hommage à l'Occident, à la démocratie. Les ennemis de la démocratie sont les fanatiques qui représentent tout ce que l'Occident a dépassé avec l'égalité entre les hommes et les femmes, les coutumes. D'une manière très étrange, je crois que les terroristes nous font un grand hommage en essayant de détruire l'Occident.

Ça nous montre à quel point c'est précieux ?

Oui ça nous montre à quel point nous avons progressé par rapport à d'autres cultures mais il ne faut pas confondre l'islamisme fanatique avec le monde musulman. La majorité des victimes de l'islamisme fanatique est musulmane. Il y a une grande majorité des musulmans qui est contre l'islamisme fanatique.

Un pays d'Amérique latine est au cœur de l'actualité : le Panama avec les « Panama papers ». Qu’est-ce que ces révélations disent du monde d'aujourd'hui ?

Il y a des gens qui ont beaucoup d’argent qui ne veulent pas payer d’impôts, qui veulent réduire leurs obligations fiscales. Des pays grâce à cette situation, progressent. C’est le cas du Panama comme ce fut avant le cas de la Suisse, grâce au système qui permet de créer des sociétés pour des personnes étrangères.

Il faut s’en réjouir ?

Non mais c’est une réalité. De nos jours, il faut combattre cela avec la loi et en réduisant les impôts. Il y a des pays où les impôts sont comme des expropriations.

Vous comprenez que des familles, des sociétés essaient d’échapper à ce qui pourrait être une menace terrible à leur avenir . Vous leur trouvez des excuses ?

Non pas des excuses mais il faut accepter la réalité, il y a des pays où les impôts sont comme des expropriations, alors je comprends que certains essaient d’échapper à cette menace. Il faut respecter la loi pour que la démocratie fonctionne mais il faut que la loi soit réaliste et pas irréelle. Il y a des lois qui vous poussent à transgresser la loi.

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