Sa parole est rare mais il est devenu en 2015 une figure majeure de l'antiterrorisme en France. Le procureur de la République de Paris, en première ligne dans les attentats qui ont frappé la France, a accepté de s'exprimer sur France Inter.

Quelques mots sur cette attaque déjouée devant un commissariat de la goutte d’or dans le 18ème arrondissement à Paris. Le plus probable est qu’il s’agit d’un acte isolé ?

Avant de répondre à la question, quelque mot sur ma présence ici. […] Je préfère me cantonner dans la procédure institutionnelle que me permet le code pénal, [je peux] « donner des éléments objectifs dans les dossiers et en respectant la présomption d’innocence ». Je suis soumis à l’obligation de réserve et […] permettre la confiance des justiciables dans leurs juges.

Alors pourquoi avoir choisi notre invitation ?

On est à une période charnière. Je suis sur ce poste depuis 4 ans. Cette semaine est particulière, sur fond d’anniversaire.

Vous avez été en première ligne toute l’année dernière avec deux points de presse marquants sur les attentats de janvier. Qu’est-ce que vous n’oublierez pas ?

Le choc d’images, de corps, de regards qui contenaient une grande terreur et une grande souffrance et quelque chose de tellement monstrueux qu’il en était presque irréel.

[….]

On parle toujours de moi mais le parquet c’est d’abord une équipe . […] Je ne suis que la partie immergée de l’iceberg. Cette équipe est très compétente et fait un travail extraordinaire.

Ce sont des moments difficiles. Dans la soirée du 13 novembre, au moment où vous découvriez la simultanéité des attentats, il y avait un moment de déstabilisation ?

Déstabilisation non mais on s’interroge. Ce qu’on redoutait tant est arrivé. Il faut s’organiser vite.

Tout temps perdu au début va se traduire par des longueurs de retard qui nuiront à la qualité du travail.

Je vous ai entendu vous inquiétez des risques de sur-attentats à cause de la venue très rapide des autorités politiques et notamment du Président de la République?

Je n’ai jamais voulu dicter de polémiques politiques, mes propos n’étaient pas dictés par la présence de tel ou tel autre, mais compte tenu du fait de la relative confusion après de tels évènements, on ne prenait pas assez en compte le risque de sur-attentats […] dans la mesure où l’on sait que ça fait partie des habitudes de guerre de Daech.

Je reviens à ma question de départ, le geste devant le commissariat du 18ème est un geste solitaire ?

Un an jour pour jour à 10 minutes près après Charlie Hebdo, une attaque terroriste avec un individu isolé qui arrive en courant […] il franchit les barrières, les policiers lui font plusieurs fois une injonction de s’arrêter […] et il sort de son blouson ce qui s’avère être un hachoir […] ça peut faire des dégâts considérables, [….] malgré les tirs il continue à avancer, […] jusqu’’à ce qu’il soit mortellement touché.

Cette affaire représente toutes les apparences en termes de légitime défense.

On est face à un individu isolé, dont l’enquête doit déterminer qui il est. Je ne suis pas certain que l’identité qu’il ait donnée soit la bonne. […] Il n’est pas connu sous ce nom-là par les autorités [….] mais Il a été contrôlé dansle midi de la France sous une identité qu’il a déclarée […] cette identité est contredite par un papier manuscrit […] qu’on trouve dans ses vêtements sur lequel il y a la profession musulmane, un drapeau de Daech qui est dessiné, il y a son nom, mais il se dit Tunisien et pas Marocain […] il dit qu’il prête allégeance à al -Baghdadi et que son acte est en relation avec les morts qui interviennent en Syrie. […]

Il va falloir travailler sur un téléphone qu’on a trouvé, doté d’une puce allemande.

Est-ce que ce type d’action suicidaire peut se multiplier ?

Ca illustre la difficulté de combattre ce type de menace. On peut se trouver confronter à […] des logistiques importantes […] des tueries de masses.

Et à côté des gens isolés sur fond de déséquilibre psychiques ou qui veulent appliquer un mot d’ordre de meurtre permanent.

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On vous a entendu dire à maintes reprises « nous n’avons aucune raison d’être optimiste ».

Je vous le confirme […] Le risque zéro n’existe pas et n’existera jamais, à travers la diversité du public et du passage à l’acte, les incidences du conflit en Syrie. On est dans un phénomène qui s’inscrit dans durée et qui risque de durer plusieurs années.

Sa parole est rare mais il est devenu en 2015 une figure majeure de l'antiterrorisme en France. Le procureur de la République de Paris, en première ligne dans les attentats qui ont frappé la France, a accepté de s'exprimer sur France Inter.Vous disiez que votre parole publique était rare. Pourquoi dès le début des attaques terroristes avez-vous choisi ce mode de communication ? Personne ne me l’a demandé. C’est une habitude que j’avais prise en Seine Saint Denis […] j’avais pris le parti de faire la communication institutionnelle pour valoriser le travail des équipes. La nature ayant horreur du vide, si vous ne l’exercez pas, d’autres personnes le feront pour vous […] j’ai estimé que c’était mon devoir. Quand le parquetier parle c’est avec une éthique.Est-ce que vous confirmez que les attentats du 13 novembre ont été téléguidés depuis la Belgique ? C’est évident. [….] on est dans un cadre d’attentats concertés, par des équipes, depuis la Syrie. Vous avez les Français, les Belges, ceux qui sont passés par l’ile de Leros., sous la coupe d’individus […] depuis la Syrie […] qui ont poussé le fanatisme à envoyer des personnes sur place pour vérifier que tout se déroulait normalement. D’où la présence d’Abaaoud et d’Abdeslam.

Qui a planifié les actions de janvier ? Une relève d’Aqpa au Yémen et Daech pour Koulibaly. Des organisations différentes mais deux équipes qui ont agi en totale complémentarité. L’inspiration extérieure résulte du fameux échange de SMS qui démontre que le projet qu’il a commis seul devait être commis par d’autres personnes qui ne l’ont pas rejoint.Pour aller plus loin dans la recherche des commanditaires, que faire avec les chiffrements des appareils électroniques ? Tous les smartphones qu’on essaie d’exploiter sont verrouillés et cryptés. C’est un gros souci qu’on a car si la personne ne veut pas donner le code d’accès on ne peut plus rentrer dans le téléphone. On a toujours un téléphone dans l’affaire Ghlam dans lequel on n’a pas pu pénétrer. L’an dernier on a eu 8 smartphones qui n’ont pas pu être pénétrés. Je voudrais qu’on parle des moyens de la justice antiterroriste. Pour les moyens humains, quels sont les chiffres ? Il y a 132 magistrats au niveau du Parquet de Paris, la section antiterroriste était à 7 magistrats il y a 18 mois, elle était passée à 9 en septembre dernier et je viens de la porter à 11.C’est suffisant ? En l’état oui mais dans quelques mois ce ne le sera plus. On a un doublement des dossiers chaque année. Aujourd’hui on est à 215 saisines. Moitié enquête, moitié information, les chiffres sont d’hier, 711 individus, 240 mis en examen et 453 qui sont visés et font l’objet soit de mandat d’arrêt soit de mandat de recherche. Certains continuent de réclamer un parquet national antiterroriste ? Un parquet national antiterroriste serait beaucoup moins bon. La spécialisation on l’a déjà. Le fait que la section antiterroriste soit nichée à Paris lui donne une force extraordinaire […] quand il y a un attentat j’ai des renforts sous la main, en quelques minutes je peux mobiliser 40 magistrats, je pourrais la porter à 60 au début de ce mois de janvier. Personne ne pourrait avoir cette force opérationnelle. Un mot du projet de loi qui donne plus de pouvoir au préfet, au procureur, à l’inverse les juges d’instruction s’inquiètent de la mesure. Cette polémique est à mon avis inutile et stérile. [Nos pouvoirs] ne peuvent être utilisés qu’après l’aval du juge des libertés et de la détention. Il ne faut pas opposer le parquet et l’instruction. Il faut être bien conscient qu’il n’y a pas de poursuites dans les dossiers de terrorisme qui se soient passées sans la case juge d’instruction. […] On ne peut pas s’en passer sur ce type de dossier.Combien de mineurs sont concernés par votre enquête ? 13 mineurs sont dans notre procédure, 3 en détention et 10 sous contrôle judiciaire. Des mineurs ont pu avoir des statuts de combattant et participer à des exactions […] ils sont traités comme tel […].Pour les mineurs en voie de radicalisation, la problématique est différente. Un mineur en voie de radicalisation est un mineur en danger […]. On a mis en place au niveau du Parquet de Paris un système spécifique. On a nommé un référent radicalisation, il y a un peu plus d’un an, spécialiste sur ces questions et on a mis en place un circuit de signalement spécifique. […] on suit 35 mineurs par ce biais-là. Dans une dizaine de cas on a saisi un juge pour enfants […], un tiers faisait déjà l’objet d’assistance éducative, ça montre à quel type de public auquel on a à faire et le troisième tiers fait l’objet de mesures d’évaluation.Sur tous les Français en Syrie, un tiers sont des femmes, pourtant on les voit peu dans des procès ?La plupart vont là-bas pour accompagner la famille […].Beaucoup sont victimes de viol, défenestration. J’ai un exemple d’une femme enceinte, qui après trois mois de mauvais traitement, a été défenestrée par son compagnon et a pu revenir en France après avoir perdu son enfant. Vous êtes respecté et admiré. Est-ce que vos appels à la responsabilité des médias sont respectés ? Vous engagés à des actions ? La liberté de l’information est un droit mais doit avoir des limites qui tiennent au droit des gens et aux investigations en cours quand ça engage la sécurité. Il y a des actions en cours. On est en train de poursuivre ceux qui sont à la base de la diffusion de la carte d’identité des frères Kouachi sur les réseaux sociaux [ ...] et on va aussi poursuivre ceux qui ont diffusé le procès-verbal de ce témoin qui nous a mis sur la piste d’Hasna Aït Boulahcen au risque de nuire gravement à la sécurité de cette dame. Est-ce que l’exemple belge a fait échos chez vous ? La façon dont ils ont demandé de faire silence lors de la grande opération à Bruxelles ? C’est assez efficace. C’est envisageable en France ? Tout est envisageable.

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