Alors que l'armée syrienne s'apprête à reprendre le contrôle d'Alep avec le soutien de la Russie, une nouvelle vague de réfugiés syriens afflue à la frontière turque. Explications et analyse avec deux spécialistes du monde arabe.

Alep, c’était avant la guerre la capitale économique de la Syrie, c’est aussi un des berceaux de l’humanité. C’est aujourd’hui un champ de ruines. Ce bastion se retrouve encerclé par l’armée de Damas, pourquoi dit-on que c’est un tournant ?

JPC – il y avait un équilibre des forces, dans la Syrie utile, Damas contrôlait toute cette région, il manquait Alep.

C’est un tournant sur le plan régional mais aussi international. Je ne suis pas sûr qu’on puisse ramener la situation à l’opposition sunnites, chiites, c’est un des aspects.

Je crois que les Etats-Unis, la France et l’Europe sont hors-jeu et je pense que c’est grave .

YA – Il n’y a pas encore la chute d’Alep. Elle est soumise à un siège, c’est pourquoi un drame humanitaire se dessine . Il faut souligner la grande responsabilité de la Russie . 1000 frappes russes pendant une semaine à Alep même et aux alentours.

Des bombes à fragmentation, ça a été souligné à l’ONU. Ça continue. Que dire sur le plan humanitaire. Peut-on blâmer la Turquie ?

YA – il y a 70 000 réfugiés déplacés. Certains annoncent que ça pourrait aller jusqu’à 600 000. C’est exagéré. Ce qui est important c’est la rencontre hier entre Angela Merkel et les autorités turques. D’un côté on demande à la Turquie d’ouvrir les frontières et de garder les déplaces. Le chiffre de 3 millions sera sans doute dépassé. Il y a quelque chose à régler avec l’Europe, il y a une déficience de sa politique dans l’accueil des réfugiés.

Est-ce que ce conflit peut trouver une issue militaire ? Avec l’affaiblissement de la rébellion à Alep et dans sa région ?

JPC - Ce qui est clair, je ne pense pas qu’on puisse faire des négociations équilibrées si sur le terrain on est dans une asymétrie profonde. Bien sûr, il y a le rôle de l’Arabie Saoudite mais le rôle de la Russie est central. […] Il y a eu un autre tournant syrien, à la fin du mois d’août 2013 , les Etats-Unis avaient dit si la Syrie utilise des armes chimiques, ils ont franchi la ligne rouge, la France et le Royaume-Uni étaient prêts à agir. En quelques heures ils ont changé de position. […] ce moment de non intervention a été capital. […] c’est à partir de l’automne 2013 que l’EI se développe . Les Etats-Unis se retirent, les Russes arrivent.

A Genève, les Américains ont été ridiculisés par les Russes ?

AU – C’est la communauté internationale qu’ils ont ridiculisée.

Pour l’adoption de la résolution 22-54, il y avait unanimité au sein du Conseil de Sécurité. On a vu au sein des « fausses » négociations, le début de l’offensive, on dit de l’armée syrienne, mais c’est l’armée russe essentiellement, depuis octobre.

Il y a aussi une responsabilité iranienne.

Il y a aussi le hezbollah et des katibas venus d’Afghanistan.

On ne peut pas parler de désengagement des Américains. 80% des frappes de la coalition sont américaines.

Mais qui pouvait imaginer il y a un an que les Russes s’impliqueraient autant sur le plan militaire et diplomatique ?

JPC – Le régime de Bachar va régner sur quoi ? Des cendres . Il y a une photo où on voit Poutine qui avance dans salons du Kremlin et derrière lui, il y a Bachar. La photo résume la situation : l’un suit l’autre. On est dans un régime qui a l’air de l’emporter mais qui est très affaibli.

(Auditeur) Le conflit syrien a des conséquences sur l’Europe, à travers les migrations, qui entraînent des divergences entre les pays de l’Europe. La Russie a un rôle prédominant dans le rôle du conflit syrien, les Américains sont mis à l’écart, est-ce que indirectement on ne prend pas le chemin vers la prévalence de la Russie sur la situation en Europe et le dégagement des Etats-Unis en Europe qui dominait depuis 1945 ?

YADLM – On assiste depuis un an au retour, que je qualifie d’impérial de la Russie. La Grande Russie, avait en Syrie un point d’appui pendant l’URSS. Les intérêts ne se limitent pas à la base de Tartous. L’implication est sans doute aussi liée aux sanctions qui ont marginalisé la Russie.

JPC – Il faut prendre trois dates 1991, 2003, 2016 : guerre du Golfe le poids de la Russie est nulle, invasion américaine en l’Irak et aujourd’hui. A la fin de la guerre froide, les Américains ont dominé la région. 2016, on voit ce qui se passe. Nous sommes peut-être dans un moment charnière des relations internationales.

L’Europe, si elle avait une défense, des moyens militaires, pourrait avoir un rôle politique.

(Bernard Guetta) Avec Obama, les Etats-Unis sont entrés dans une phase isolationniste. Ils se dégagent relativement du Proche-Orient, ils considèrent que l’affrontement entre l’Iran et l’Arabie Saoudite va durer longtemps et qu’ils n’ont pas d’intérêts vitaux à défendre.

Il n’y a pas de défense européenne mais avec un bémol colossal pour la Russie, elle est dans une situation économique extrêmement mauvaise, qui ne pourrait pas s’améliorer même si les cours de la Russie s’amélioreraient, la Russie est en vérité en voie de paupérisation.

JPC – On a l’impression que les Russes l’emportent sur le terrain. So what ? Où sont les formules politiques ? Nous sommes dans une stratégie aveugle.

YA – La Russie veut se placer au cœur du jeu politique. […] par ailleurs je ne crois pas au véritablement désengagement américain dans la région […] ils ont une armada extraordinaire qui dépasse l’engagement des Russes sur le terrain.

(Auditeur) Pourquoi n’essaie-t-on pas de créer une zone de sécurité au nord de la Syrie pour accueillir ces gens et éviter qu’ils périssent en mer Egée ? Le rôle de la Turquie, la question kurde ?

JPC – Bien sûr que d’un point de vue théorique c’est ce qu’il aurait fallu faire, mais depuis très longtemps. Aujourd’hui compte tenu des rapports de force sur le terrain, je n’y crois plus beaucoup. Un mot pour répondre à Yves Aubain. Les Américains ont des moyens considérables la question est de savoir s’ils veulent les utiliser, je ne crois pas.

YA – Sur la zone tampon, c’est la position vis-à-vis des Kurdes qui joue, tout doit être fait pour éviter la création d’une forme d’autonomie kurde . Tout doit être fait pour éviter cela. Il y a aussi une vision politique.

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