France Inter s'associe à l'Institut d'histoire du temps présent et au projet "Chaque témoin compte", une opération de recueil de témoignages sur les attentats de Paris. Invités : Christian Delage et Antoine Lefébure (IHTP), Patricia Jolly (Le Monde).

Vous travaillez au recueil d’archives. Vous créez à nouveau des archives pour le temps futur. Quel est le projet ? Rien ne remplace le témoignage au plus près de l’évènement ?

Cet évènement a provoqué une violence extrême. Nous travaillons sur le temps présent, donc l’immédiat en fait partie. Le laboratoire créé en 1978 avait vocation à rassembler les archives sur la seconde-guerre mondiale.

Le but c’est de donner un récit historique incontestable ?

Pour le moment le déroulement des faits appartient à une personne : le Procureur Molins. Les rescapés sont 987 à l’heure actuelle.

Vous menez des entretiens au long court.

On a très peu entendu les victimes et témoins. Chaque entretien dure 1 heure, 1 heure 15 et d’est d’une densité incroyable. Il n’y a rien à couper. On se retrouve avec 20 heures d’images et son.

Qu’est-ce qui est le plus important pour les témoins ?

C’est le déroulement. Ils veulent comprendre ce qui s’est passé minute par minute . Il y en a un par exemple qui avait l’impression qui était 18 heures, il dit avoir vu le soleil tomber. Pourtant il était 21 heures.

Le ressenti, l’émotion ne sont pas les mêmes en fonction de l’écart de temps ?

On est parti sans moyen, 10 jours après les attentats. On a la déchirure de ce qui s’est passé dans la voix. Au mois de janvier, l’intensité baisse.

Combien de personnes ont été impactées d’une façon ou d’une autre ?

Près de mille. Ils sont suivis par des psychologues et une aide juridictionnelle. Si vous étendez à la famille vous irez à des milliers personnes.

Dans l’idée de chaque témoin compte, il faut croiser les témoignages entre eux, les associer avec d’autres sources.

Vous pourriez aussi interroger des journalistes qui ont couvert l’évènement ?

Oui.

Des témoins ont déjà refusé de vous parler ?

Si on compare avec la libération des camps, sur le traitement en termes de mémoires, il y a eu très peu de couverture médiatique. Là il y a eu très tôt une couverture énorme. On passe après. On est face à des personnes en train de se reconstruire.

(…)

Pour avoir travaillé sur le témoignage des survivants de la Shoah, plus le temps passe, plus les gens apprennent des choses et les associent à leurs souvenirs . C’est intéressant mais reconstruit.

Ces archives pourraient-elles être utilisées par la justice ?

Il faudrait l’accord des témoins. Les victimes sont contentes de ce que l’on fait. Il y a un phénomène de la solidarité des ébranlés. Ils savent aujourd’hui que le pouvoir c’est l’opinion. Plus il y en aura, plus ce sera intéressant. Ce présent est lourd du futur. La manière dont on va réagir à ces attentats va changer le monde !

Il y a des impressions mais aussi des informations dans ces témoignages.

Tout est surprenant dans les témoignages. Ces témoins ont tout vu, tout vécu pendant 4 heures bien mieux que certains policiers.

"Il faut que les autorités s'emparent de ces témoignages"

Patricia Jolly, votre regard sur ce travail d’histoire immédiate ?

PJ - Les travaux des chercheurs de l’Institut du Temps Présent sont très complémentaires avec ce que l’on fait. Nous, journalistes de presse écrite, n’allons pas voir les victimes et l’entourage avec une caméra. Vous arrivez dans une chambre d’hôpital, la personne est allongée, vous incarnez un média national, ce n’est pas facile mais très vite la glace fond car vous avez votre carnet et ils se livrent. C’est encore moins difficile pour nous que pour des gens qui filment ou font de la prise de son.

Vous avez ressenti ce besoin de se raconter ?

PJ – Il ne faut pas exagérer cela. Il y a eu beaucoup de générosité. On n’est pas soignant, ça ne participe pas à une thérapie, quoique, un des blessés m’a dit, je vous utilise, ça fait partie de ma thérapie.

(Auditeur) J’habite à proximité du Bataclan. Ils ont évalué le nombre de témoins à 1000 personnes, est-ce qu’ils vont continuer le travail avec les gens à proximité ?

AL - Il nous faut des moyens , on a écrit des lettres aux entreprises citoyennes, on regarde aussi du côté des ministères, il faut que les autorités s’emparent de ces témoignages , on pourrait arriver à 10 000 témoignages. Même dans la France la plus lointaine, les gens ont été électrisés par ce qui est arrivé.

(Patrick Cohen) Des auditeurs nous reprochent de reparler de cela trop rapidement, plusieurs disent que c’est mortifère.

PJ - Faire ce mémorial était un parti pris. Cela avait été fait par le New York Times en 2001. On n’est pas dans une commémoration, on est dans la vie. On fait un travail : expliquer que la vie continue. Ces gens qui ont suscité de l’empathie, ils continuent à se reconstruire mais c’est difficile. Certains se sont fait virer de leur boulot parce que plus ou moins consciemment leur employeur pense qu’ils ont été trop impactés par les évènements.

(Patrick Cohen) C’est aussi la question des indemnisations qui ne sont pas réglées.

__ PJ - Tout le monde a été pris de court. On se retrouve avec des attentats exceptionnels. Les attentats des années 90 étaient dans des endroits confinés, là, tout autour il y a une quantité incroyable de blessés psychiques. Il faut redéfinir la façon dont on travaille autour de cela.

> Retrouvez le programme de cette [journée spéciale sur France Inter](Le programme de la journée spéciale sur France Inter.).

> Ecoutez en longueur quelques-uns des témoignages recueillis par l'IHTP.

> Le zoom de la rédaction consacré à l'opération par Mathilde Dehimi.

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