Quelles seront les conséquences de l'intervention accrue et assumée de la Russie en Syrie ? Comment expliquer l'attentat meurtrier de ce week-end à Ankara ? Explications et analyses avec le spécialiste des relations internationales Bertrand Badie.

Patrick Cohen : l’armée russe intervient pour la première fois hors de ses frontières depuis 1979. La guerre en Syrie est-elle en train de devenir un conflit mondial ?

Betrand Badie : "J’ai entendu cette phrase des fois innombrables depuis que je suis l’actualité internationale.La guerre n’a plus lieu en Europe, elle n’est plus le champ de bataille qu’elle a été des siècles et des siècles. Elle a lieu en périphérie et elle s’internationalise. La guerre s’est inversée depuis quelques décennies. Autrefois, la guerre était le luxe des grands, aujourd’hui les puissants ne se font plus la guerre, en revanche les conflits se développent en périphérie chez les pauvres. Ce sont des conflits qui viennent des profondeurs de la société, du coup ils sont très difficiles à gérer. Mais parler de conflit mondial est un non-sens."

Peut-il alors y avoir un risque de confrontation ?

"Des risques, bien sûr. Mais interrogeons-nous sur la rationalité des acteurs : les puissances occidentales et la Russie ne sont pas sur le même plan. C’est inquiétant mais rassurant car il est peu probable que nous en venions à s’affronter. La Russie est dans une phase de récupération de la puissance. Les puissances occidentales ont une rationalité plus frontale. Le phénomène Daech impose, plus que conduit, à une réaction face à Daech. Nous sommes plus dans une logique réactive que stratégique. […] Nous sommes d’ailleurs allés dans ce conflit à reculons. Pour autant, ne soyons pas pessimistes : il peut y avoir des éléments de coopération entre les Etats-Unis et la Russie. Et c’est la première fois depuis 1992."

Quelle est la stratégie de la Russie ?

"Les puissances occidentales sont jalouses des bonnes cartes que Poutine a dans sa main. C’est un avantage pour lui de se battre sur un terrain où il a des alliés : le régime syrien, le Hezbollah et l’Iran. Les puissances occidentales n’ont rien de tout ça. […] Les puissances occidentales ont tout à craindre d’un scenario où le P5 qui est devenu le P1 depuis 1991 et qui pourrait devenir le P2."

Comment expliquer cette étonnante lune de miel entre Ryad et Paris ?

"C’est un peu un choix par défaut, dans les deux sens du phénomène. Avec le printemps arabe, les deux pôles se sont effondrés. […] Les deux rivaux de Ryad sont des puissances non arabes : la Turquie et l’Iran.La faute est que tout le monde avait cru dans la politique française en 2011 que Bachar ne tiendrait que quelques semaines et que l’après Bachar se ferait autour de l’Arabie Saoudite. Daech est ciblé comme étant notre principal ennemi dans la région et qui est le principal ennemi dans la région ? C’est l’Iran et pas l’Arabie Saoudite, il y a quelque chose qui ne va pas."

La tectonique des sociétés ne peut être arrêtée par des frontières

Un auditeur : le contrôle de la frontière syro-turque est la clef du problème ?

"La notion de frontière a perdu de son sens : les conflits se sont internationalisés et elles sont devenues poreuse. D’un côté et de l’autre il y a des individus qui sont intimement liés. La tectonique des sociétés ne peut être arrêtée par des frontières. Au niveau du globe que signifie la frontière aujourd’hui ? Aujourd’hui les souverainetés sont remises en cause. Il faut s’habituer à des relations internationales où les frontières n’auront plus le rôle qu’on leur prêtait dans l’Histoire et auxquelles les chefs d’Etat croient encore !"

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Bernard Guetta ajoute à cet égard que "si Erdogan perd, il n’y aura aucun rétablissement de la paix et les trois partis d’opposition auront beaucoup de mal à former une coalition."

Un auditeur : est-ce que la Russie a vraiment les moyens économiques de mener une guerre sur plusieurs fronts ?

"Je ne crois pas que la finalité de Poutine soit de mener plusieurs guerre. N’oublions pas que les logiques d’intimidation sont devenues la banalité de la diplomatie. La Russie est probablement le seul Etat qui soit encore convaincu de l’efficacité des logiques de puissance. Donc Poutine veut faire de la démonstration de sa puissance. Le pense qu’on a trop exagéré en disant que le but de Poutine était de sauver un régime qui est condamné à terme. Il y a une frustration devant 25 ans de monopôle sur la gouvernance du monde. Il y a toujours cette vieille idée de la diplomatie de connivence dans la tête des Russes."

Les autorités saoudiennes se seraient décidées à différer l’exécution de Ali Al-Nimr

Un auditeur : a-t-on des nouvelles du jeune condamné à mort en Arabie-Saoudite ?

"C’est à vérifier mais j’ai entendu ce matin que les autorités saoudiennes se seraient décidées au moins à différer l’exécution. Il faut dire que l’exécution de ce jeune-homme qui n’a comme tare que d’être chiite et que d’avoir participé à des manifestations, mais aurait eu un prix à payer très fort. Même sorti de l’ENA, je ne vois pas comment Hollande aurait pu justifier le maintien des relations avec l’Arabie Saoudite si Ali Al-Nimr avait été exécuté."

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