Le spécialiste de l'islam et du monde arabe contemporain publie Terreur dans l'Hexagone : genèse du djihad français (Gallimard). Une étude de l'évolution de l'islam de France depuis les émeutes en banlieue en 2005 jusqu'aux attentats de 2015. Gilles Kepel est l’invité du7/9 de Patrick Cohen.

Patrick Cohen : vous cherchez à comprendre ce qui s’est passé en dix ans depuis la mort de Zyed et Bouna, et les émeutes de banlieues et les attentats du 13 novembre ? 2005 c’est la clef ?

"C’est l’année où émerge dans l’espace public, la troisième génération de l’islam de France. Avant on avait la génération des darons , des travailleurs immigrés, qui avaient subi le terrorisme algérien en France. Ensuite on a eu une deuxième génération où les instances de l’islam de France ont été confiées aux Frères musulmans […] qui ont perdu de leur aura après 2005 et ensuite on a une nouvelle génération qui […] a voté Hollande en 2012 puis qui s’en est détaché. […] À l’autre extrémité du spectre vous avez la montée en puissance du salafisme qui est devenu le discours majeur. "

Pour vous, tout est lié ?

"Pas seulement. Vous avez cette évolution de l’islam de France, qui est en pleine recomposition. A mon sens, le 13 novembre est contre-productif pour les djihadistes. Il y a aussi un autre phénomène : une transformation dans l’idéologie djihadiste : la première idéologie en Afghanistan, l’époque du fax. Cela va échouer en Algérie en 1997. Deuxième génération Al Qaida, la communication par la télévision satellite. Il faut aussi mobiliser des soutiens, ça ne marche pas. Et la troisième génération qui commence avec le Syrien Souri. "

...qui théorise la résistance djihadiste mondiale...

"Son livre est mis en ligne en janvier 2005. C’est au passage l’inventeur des MOOCs puisqu’il donne des cours en ligne. C’est un phénomène que rate complètement les services de sécurité et les élites politiques. "

Ce que vous appelez « l’incubateur carcéral » a joué un rôle majeur ?

"C’est parallèle aux réseaux sociaux. Le livre de Souri est traduit très tôt par une agence de la CIA. Ils sont convaincus que ce système par le bas va faire exploser le système Ben Laden. Effectivement il a été cassé mais le phénomène est aussi né dans les prisons. En 2005, 10 ans avant les attentats de janvier, la machine se met en place [en prison]. "

A votre avis, la situation de la France, l’état d’esprit de cette frange djihadiste est liée à notre passé coloniale. Pourquoi ?

"Il y a une coïncidence. Merah tue les enfants d’une école juive, 50 ans jour pour jour après le cessez-le-feu de la guerre d’Algérie. Cela m’a frappé la façon dont sa famille haïssait la France. Notre passé colonial est quelque chose que nous n’avons toujours pas assumé et digéré. Le problème de l’université, j’essaie de le pointer dans mon livre. On m’entendra sur ce point jusqu’à ce qu’on me fasse taire. On fait comme si tout ça restait dans le non-dit, quand on est dans le non on a le retour du refoulé colonial : c’est Merah, c’est Kouachi. "

C’est vrai, Merah a été élevé dans une famille qui détestait la France, ce n’est pas le cas de Samy Animour. Est-ce qu’on peut en tirer des généralités ?

"Non il faut voir un ensemble. Qu’est-ce qui fait qu’Emmanuel Macron parlait du « terreau» ? Il y a un terreau en effet."

Vous pourriez signer cette phrase : « Le terreau sur lequel les terroristes ont réussi à nourrir la violence, à détourner quelques individus, c’est celui de la défiance »

"Tout à fait. Pourquoi sommes-nous le premier exportateur en Europe de candidats au jihad ? Notre société est une des moins inclusives de l’Europe. Ceux qui n’ont rien compris aux élections régionales méritent la retraite. Elles ont zéro région, d’accord mais elles ont un socle de 22%. "

15% des inscrits…

"Se dire ouf et attendre la présidentielle avec pour objectif d’être deuxième derrière Marine Le Pen, ça me fait gerber. "

Une auditrice : peut-on parler de différences au sein du salafisme lui-même ?

"C’est un mouvement qui prône une rupture en valeurs avec la société mécréante.Le salafisme est inspiré très largement par les oulémas d’Arabie Saoudite mais ne prône pas, la plupart du temps, le passage à l’acte. Mais souvent, un certain nombre de gens passent à la violence djihadiste. Les salafistes sont souvent anti-djihadistes. Ils les appellent les « talafi », qui vient de « talaf » qui veut dire corrompre, dégrader. Dans la série « 19HH », Souri dénonce les « talafi ». Ils sont peut-être immunes de la violence, mais culturellement c’est la même « trend ».

Un auditeur : dans votre analyse vous remontez à 2005 mais n’aurait-il pas fallu remonter plus loin ?

"La fin de l’armée de conscription en 1997, qui a mis sur le côté tout un pan de notre génération. Est-ce que ça aurait pu avoir un effet de minimisation de la radication. Je remontre plus loin, à la marche des beurs en 1983, qui est l’émergence d’une génération nouvelle. Les marcheurs sont reçus par François Mitterrand. Il va proposer à cette jeune génération non pas de s’intégrer politiquement mais on va les amuser avec le spectacle des concerts antiracistes. Cela va aboutir à une sorte de désespoir dans cette génération.C’est évidemment facile de le dire 30 ans après."

Patrick Cohen : L’explication n’est pas purement sociologique, elles sont multiples, il y a aussi un élément psychiatrique.

"J’ai été frappé par l’absence du père et la substitution par les pères, le groupe des copains, qui créent des communautés virtuelles avec un effacement des frontières avec le réel. Avec les plus jeunes, on partage un nombre de choses de moins en moins grandes. Je consacre un chapitre à Lunel. Le seul endroit à Lunel, où j’ai trouvé ce que Pierre Manent appelait « l’amitié entre les différentes cultures », c’est le lycée. C’est la raison pour laquelle je pense que des élites politiques qui négligent la jeunesse, qui ne comprennent pas que la clef est de retrouver le dialogue avec la jeunesse. Les deux derniers quinquennats ne sont pas un modèle en la matière."

Une question sur Twitter : quelle mesure concrète à mettre en œuvre à part créer des chaires Moyen-Orient à l’université ?

"L’élément principal aujourd’hui c’est la question de l’emploi. La possibilité d’avoir une meilleure inclusion dans la société française. Nous sommes le seul pays qui ne redémarre pas. Le pétrole n’a jamais été aussi bas, les taux d’intérêts sont bas et on ne redémarre pas. Ça ne se passe pas de la même manière dans les autres pays européens."

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