La romancière qui a marqué 2015 avec Un Amour Impossible (Prix Décembre) est revenue, avec Patrick Cohen, sur sa vision de la France d'après les attentats de 2015 et sur les clivages qui minent la société française.

Patrick Cohen : dans une semaine c’est Noël, on commence déjà à solder les comptes, une année qu’on avait commencé avec Michel Houellebecq à ce micro, le matin des attentats du 7 janvier et on avait envie de la terminer avec vous. Houellebecq, c’est un auteur qui selon vous ne s’intéresse pas au réel. Comment est-ce, un romancier qui s’intéresse au réel ?

Christine Angot : les écrivains sont comme des politiques, mais on n’a pas le même but. Quand vous écrivez, vous essayez de comprendre ce qu’il y a dans la tête des gens, mais pas pour le changer, pour le décrire. Quand vous faites de la politique, vous essayez de comprendre ce qu’il y a dans la tête des gens mais vous essayez de changer le réel. Donc vous ne pouvez pas dire la vérité sinon vous ne pourrez pas le changer.

Ils essaient de changer le monde, c’est pour ça qu’ils mentent un peu.

"Houellebecq traite les choses un peu comme s’il était un politique. Un politique cherche à changer les choses, à influencer. Vous pouvez travailler ce qu’il y a dans la tête des gens de deux manières : les manifestations de surface : Houellebecq décrit beaucoup des types sociaux, avec des définitions closes, comme si chacun de nous était réductible à sa position sociale."

Alors que le réel est plus complexe ?

"Il n’y a pas que la définition sociale, je pense qu’on peut écrire dans une direction qui nous libère des identités."

Vous continuez d’être à l’affût des histoires qu’on vous raconte ? Qu’est-ce qu’on vous a confié cette année, qui a retenu votre attention ?

"On n’arrête pas de dire : dans les cités, ils sentent qu’ils sont exclus. Nous aussi on est exclus d’eux. Eux, ils ont peut-être besoin d’être intégrés à la société française mais nous aussi. Quand je prends un taxi, et que c’est le jour des élections régionales et que je dis je dois me dépêcher pour aller voter et qu’il me dit « Moi je ne vote plus, je suis enfermé dans une cité, c’est de la merde ». Je sais très bien de quoi il parle. […] On a mis des gens dans des lieux clos où ils sont assignés à leur identité. J’ai vécu toute mon enfance dans une cité à Châteauroux et vous pouviez constater que vous étiez assigné à une identité."

Dans les jours qui ont suivi les attentats de janvier, il y a une discussion qui vous a marqué avec des jeunes près de chez vous qui n’étaient pas Charlie .

"On ne le savait pas encore car c’était le 8. Je voulais parler avec eux, c’était compliqué. Vous voyez toute une bande de types de 27, 28 ans, quand ils ne sont pas noirs, ils sont arabes. Vous, vous n’osez pas. Vous avez l’air de quoi, une espèce de bourgeoise blanche, écrivain ? Alors, je suis allée leur demander si je pouvais parler avec eux, comme dans la cour d’école. Leur seule manière de se protéger c’est de dire « Ce n’est pas vrai », ou «Si, c’est vrai, c’est manipulé ». Je me dis « On ne va pas arriver à vivre ensemble ». C’est aussi la parade dans les cités : il faut tout suspecter.

En janvier elle s’est terminé comment cette discussion ?

Par eux disant « Si, on va arriver à vivre ensemble ».

Thomas Legrand : le conspirationisme qu’ils ont développé devant vous c’est peut-être une façon de dire on n’est pas intégré donc on ne veut pas dire ce que vous dites ?

Après les attentats du 13 novembre, il y a presque eu un moment d’intégration de la société musulmane. Quand j’entends des arabes parler, avec l’accent de là-bas c’est devenu un accent français.

Une auditrice : pourquoi parler d’intégration et pas d’inclusion ?

"Intégration, inclusion si on préfère mais il ne s’agit pas non plus de faire comme si les mots à un endroit veulent dire la même chose à un autre endroit. Il y a des tas de choses dont on continue de ne pas parler. Il était question d’une chronique dansLibération à propos d’une femme voilée qui a fait l’objet d’un tollé. Marine Le Pen ne s’occupe que des ressentis, c’est pour ça qu’elle arrive à se connecter aux gens ."

Je pense à l’une de vos chroniques, parue dans Libération en mars « ça ne sert à rien d’écrire des chroniques », à propos du FN. On peut faire toutes les tribunes du monde, ça ne changera rien. Vous l’écrieriez encore de cette façon-là ?

"Pas exactement. Il faut sortir de la position de victime qui pouvait être celle de ce papier. Le fait de poser des mots sur l’état d’esprit qu’on a, nous, de voir le Front national monter, ça c’est une chose intéressante. Quand j’entends « Il faut arrêter de voter contre », mais c’est très bien de voter contre. La manifestation du 11 janvier, c’était contre. Quand on est contre, on est ensemble . Quand certains jeunes gens sont en train de dire « Droite, Gauche c’est dépassé », quand Marine Le Pen dit que la nouvelle ligne de démarcation c’est «nationalisme, mondialisme », pourquoi pas, c’est intéressant."

Un auditeur : la question n’est pas celle d’avoir une identité ou pas, le groupe a une identité. La question c’est celle de quelle identité et, derrière ça, quelle culture ? Ouverte ou fermée ? Choc ou dialogue des cultures ?

"Ça n’existe pas les identités. Est-ce qu’on peut balancer ça une bonne fois ?"

Thomas Legrand : l’identité ça peut être qu’est-ce que nous voulons être, ce sont les racines de la République ?

"Je ne crois pas. Quand je suis dit « Je suis blanche » ça ne veut rien dire. Si je dis « J’ai la peau blanche » là je comprends."

Bernard Guetta : quand on vous dit « vous êtes une enfant des Lumières », ça vous définit !

"C’est ma culture. Quand on parle de croyance en la culture, dans les religions, d’accord, qu’on se mette autour de ça, je comprends. Mais qu’on passe son temps à dire «Les Musulmans, les Juifs, les Blancs », on ne va pas s’en sortir."

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