Dans son dernier ouvrage, le rédacteur en chef du Monde des Livres pose la question, de la gauche française face à l'islam radical. La gauche, dit l'auteur, a sous-estimé l'importance du religieux dans la société actuelle.

Claude Guibal connaît bien l'Égypte, elle s'y est installée pour ses premiers pas de journaliste en 1997 avant de devenir correspondante en Égypte pour le quotidienLibération et pour Radio France . Elle est aujourd'hui grand reporter au service Étranger de France Inter . Elle vient de publier Islamistan : visages du radicalisme , publié aux éditions Stock.

Claude Guibal, vous avez vécu et travaillé en Égypte comme reporter. Vous avez vu le pays changer ?

Il y a eu une réislamisation avec les classes supérieures de la société. À l’époque, c’était les amis proches qui commençaient à porter un voile, sous l’influence des prédicateurs célèbres à la télé. Cette réislamisation s’est souvent faite à travers les femmes.

Jean Birnbaum, le point de départ de votre réflexion est le « rienavoirisme » : Laurent Fabius disait que ces attaques n’avaient rien à voir avec l’islam.

Ce n’est pas un problème européen, ou d’intégration dans les banlieues françaises comme le disait Bernard Guetta, c’est un problème mondial. Jacques Derrida disait « la grave question du nom ». Il disait qu' il ne faut jamais oublier que l’islamisme se réclame de l’islam. Nous sommes devenus incapable de prendre au sérieux la religion.

Peut-être est-il plus commode de se réfugier derrière la frustration sociale. Or vous montrez qu’on n’est pas dans le cadre d’une misère intellectuelle.

Il y a une certaine gauche post-marxiste qui considère que ce sont des jeunes déshérités. C’est l’illusion de la gauche. Il y a l’illusion de la droite : les djihadistes seraient tous des immigrés. La seule chose qui les rapproche : c’est le discours profondément religieux.

Claude Guibal, est-ce que vous suivez Jean Birnbaum ?

Vous demandez à un salafiste s’il est islamiste, il va rigoler . Ils vous diront :" je suis le détenteur du vrai islam ".

Sur la question du djihadisme, on retrouve la vision binaire du monde : tout ce qui concerne les choses terrestres, la musique, la vie sociale, ce sont les choses vulgaires. La vie sur terre ne sert qu’à préparer la vie d’après.

Il y a une rupture avec un système de valeurs pour aller vers un autre système qui est empreint de transcendance.

Jean Birnbaum, vous dites que ce n’est pas la haine qui domine mais l’enthousiasme qui l’emporte ?

On ne peut pas comprendre ce qui se passe si on ne les passe pas au crible de l’espérance. […] Il y a une idée de quête de justice. Pour moi la question obsédante, qui devrait empêcher la gauche de dormir, c’est pourquoi la seule espérance qui mobilise des milliers de jeunes européens c’est cette espérance radicale.

Claude Guibal, on voit dans certains de vos témoignages la façon dont l’islam constitue un système rassurant.

C’est un système présenté comme global : politique, économique. […] J’ai été frappée par une rencontre avec une jeune fille qui m’explique comment à l’adolescence, elle se convertit parce qu’elle cherche des réponses à ses questions. [...] En Syrie, pendant la guerre, au moment où ça bombarde de partout, les Syriens me disent : "Arrêtez avec votre micro, tout ce qu’on veut c’est qu’on arrête les bombes. Où est la justice de l’Homme ? La seule justice qui nous sauvera c’est la justice divine ! "

(Auditeur) Ne pensez-vous pas que nous avons fait preuve d’une complaisance avec le religieux ? Notamment avec l’Arabie Saoudite et son influence sur les mosquées françaises ?

JB : Je pense que la solution passe vers plus de politique. Il y a eu un fantasme d’éradication du religieux.

En Arabie Saoudite, quand Manuel Valls se prévaut d’avoir vendus des contrats de Rafale, je ne sais pas s’il sait qu’il y a eu un appel de cinquante oulémas qui appellent à faire le djihad en Syrie.

CB : On a laissé le Qatar investir dans les banlieues françaises, les stades de foot. L’islamisme prend naissance sur du vide. […] Je pense que la solution passe vers plus de politique.

(Twitter) On a l’impression que des milliers de jeunes sont tentés par le djihad. Ce n’est pas excessif ?

CB : pour les djihadistes, le début d’étude qui commence à être fait, montre qu’il y a un gros contingent de personnes délinquantes, violentes. David Thomson a fait remarquer qu’il y avait une idée de rédemption, de racheter sa vie terrestre avec le djihad.

JB : Ce n’est pas incompatible, on peut être religieux et délinquant.

(Thomas Legrand) Vous reprochez à la gauche de méconnaître le fait religieux et de ne pas bien le contrer. Est-ce qu’on ne peut pas opposer un discours politique et idéologique pour contrer la montée des radicalismes ? Est-ce qu’il faut plus de tolérance envers des pratiques religieuses ? Il faut aller vers Bidar ou Ramadan comme penseur intellectuel ?

Il faut cesser de dire que ça n’a rien à voir avec l’islam. Il faut cesser de poignarder dans le dos les intellectuels musulmans […].

(Auditeur) Pourquoi ne considère pas le salafisme comme une secte, comme on l’a fait de la scientologie ?

CB : Ca relève de la loi. Est-ce que le salafisme est une dérive sectaire de l’islam ? Le salafisme se réclame des compagnons du prophète, d’être l’islam originel. […] Il est important de faire la différence entre un salafiste et un Frère musulman.

JB : Quand on utilise le mot "secte", c’est une façon de les exclure. Au nom de quoi un Président de la République peut dénier à tous ces djihadistes le rapport à la foi dont ils se réclament ?

CB : On a tendance à dire salafiste = djihadiste, or c’est plus compliqué. Beaucoup de salafistes sont quiétistes, ils ne veulent pas basculer dans la violence.

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