Pour Barack Obama, le monde a besoin d’« une Europe forte et unie » alors que le projet européen est fragilisé par la menace d’un Brexit. La haute représentante aux affaires étrangères européennes est l'invitée de Marc Fauvelle en direct de Bruxelles.

On est à quelques pas de la station de métro Maalbek, station qui vient de rouvrir, on a en tête votre émotion sur les images. Qu’est-ce qui a changé chez vous après les attentats ?

C’était un jour particulier car j’étais en Jordanie après avoir été au Liban. J’ai pensé : « je suis ici où c’est évident que les premières victimes sont les musulmans ». L’émotion a poussé tout le monde vers la coopération et le dialogue, la reconnaissance que l’islam est une religion de paix et non de peur. Hier j’ai reçu la première femme présidente du parlement aux Emirats. Elle m’a dit quelque chose qui m’a frappée : « notre religion a été prise en otage ».

Bruxelles souffre mais Bruxelles se relève ?

Bruxelles s’est relevée tôt, peut-être mêle plus tôt que lors des attentats à Paris (…). Manuel Valls était là le jour d’après dans un effort de réaction immédiate européenne.

Le 18 mars dernier, l’Union européenne signait un accord sur les réfugiés avec la Turquie. L’accord a suscité des critiques très vives, est-ce que vous les comprenez ?

Premièrement, il faut faire attention aux mots, ce n’est pas une crise des migrants mais une crise des réfugiés. (…) L’accord avec la Turquie n’est pas la seule partie de travail qu’on est en train de faire, on travaille aussi beaucoup sur la Méditerranée centrale, l’Afrique.

Mais vous en êtes fière ?

L’accord est difficile en termes de réalisation.

La chose fondamentale est d’interrompre le système des passeurs : on le fait en ouvrant des voies légales. (…) C’est un accord qui implique des relations avec la Turquie qui vont au-delà des simples questions sur les réfugiés.

La Turquie qui est lancée dans une crise de surenchère. Elle menace de ne pas appliquer l’accord si elle n’obtenait pas la libre circulation de ses ressortissants dans l’Union européenne. Vous allez lui donner ?

C’est un soutien qui ne va pas dans les caisses de l’Etat turc mais finance des projets pour les réfugiés directement dans les camps.

La libre circulation arrivera seulement une fois que tous les critères seront respectés , comme avec tous les pays pour lesquels on négocie cette libre circulation : c’était le cas avec l’Ukraine ou la Géorgie. Il y a des critères stricts.

Dans le même temps, la Turquie a obtenu la réouverture des négociations pour l’adhésion à l’Union européenne. Est-ce qu’on négocie avec un pays qui bafoue les droits de la presse et les droits de l’homme ? J’étais en Turquie il y a plus d’un an, avant la crise des réfugiés, pour rouvrir l’adhésion à l’Union européenne. C’est notre seule façon pour les aider à respecter les droits de la presse, de l’homme mais aussi sur des questions plus large : relancer le processus de paix avec les Kurdes.

La Turquie est une démocratie aujourd’hui ?

C’est une question difficile. Oui, c’est une démocratie, il y a des élections libres (…) c’est un pays avec lequel on parle de tout.

La Turquie a vocation à être le 29ème ou 30ème membre de l’Union européenne ?

Oui bien sûr !

A quelle échéance ?

Certains pays des Balkans ont commencé a négocié il y a des dizaines d’années et ils sont encore loin de l’adhésion. Il faut négocier plus vite avec la Turquie. C’est le pouvoir de transformer de l’intérieur le système.

Soixante morts en trois jours à Alep. Le cessez-le feu en Syrie a volé en éclats ?

On ne peut pas encore le dire.

5 ans de guerre, des mois de négociations mais il faut rester concentrer sur le but : lancer le processus politique pour la transition à Damas. Il y a beaucoup d’acteurs dans la région qui n’y sont pas favorables, même à l’accès de l’aide humanitaire. L’Union européenne a contribué d’une façon extraordinaire avec l’Iran et l’accord sur le nucléaire à cette avancée. Ce n’est pas un hasard s’il y a eu juste après une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU. Il faut mettre plus de pressions sur les acteurs syriens pour que les négociations à Genève se relancent . Chaque fois qu’il y a un retour en arrière, on est tentés de dire ça ne marche pas, si on avait fait comme cela avec l’Iran on ne serait pas arrivé à un accord. Ca a pris douze ans.

Est-ce que Bachar al-Assad est aujourd’hui un problème ou une partie de la solution dans le processus ?

Il n’est pas question d’accepter le rôle d’un dictateur qui a fait la guerre civile contre son peuple. Le problème aujourd’hui ce n’est pas le destin d’une personne mais comment démarrer la transition politique. La Constitution doit être changée, le système du pouvoir doit être réformé de façon profonde avec une claire transition politique. On a pour la première fois l’accord de tous les acteurs de la région (…). Ça va être compliqué mais il ne faut pas changer l’agenda.

(Quentin Dickinson) On a l’impression que l’Europe navigue à vue de crise en crise sans avoir de vue politique d’ensemble. On ne parle plus par exemple du partenariat euro-méditerranéen, ni d’une convergence entre l’Europe et l’Afrique, jugé sans doute inopportun pendant la crise migratoire. Au cours de votre mandat, jusqu’en 2019, est-ce que vous comptez relancer ces perspectives à long terme ?

Même à court terme, je suis étonnée par vos remarques car c’est dans la Méditerranée et dans l’Afrique qu’on a relancé la vision politique de l’Europe. Il y a un an, il n’y avait pas tellement d’engagement et de ressources investies en Afrique. Maintenant on a un fond fiduciaire pour la coopération avec l’Afrique subsaharienne, on a lancé un fond stratégique de l’Union européenne et du G5 Sahel. Avec l’Afrique du nord, la Tunisie, c’est peut-être le partenariat le plus fort qu’on a construit. Mais il faut changer l’approche. On a pris pendant trop longtemps l’Afrique du nord comme nos voisins, ce n’est pas que cela, ce sont nos partenaires les plus forts. Ils ont un agenda politique, nous le nôtre et il y a tellement de choses que l’on peut faire ensemble : on a des intérêts communs sur le terrorisme, l’emploi des jeunes, qu’on peut gérer ensemble.

(Twitter) Dans la crise des réfugiés pourquoi la diplomatie européenne est-elle si effacée sur le terrain et médiatiquement ?

J’ai l’impression qu’on est bien présents. Il y a un décalage, parfois l’opinion publique s’attend un résultat immédiat (…) or la gestion des flux migratoires est complexe et nécessite plusieurs étapes. On investit aujourd’hui pour des résultats dans un, deux, trois ans. C’est ce qui est difficile à communiquer. Aujourd’hui on paie le fait que ceux qui avaient la responsabilité politique il y a 10 ans, ont pensé que l’immigration n’était pas le problème de l’Europe mais des Etats membres singulièrement pris. Aujourd’hui (…) je crois qu’on a compris. Ici à Bruxelles on l’a compris, il faut une gestion politique commune.

L’Europe a été écartée, l’accord s’est joué uniquement entre l’Allemagne et la Turquie.

Pas du tout. Je préside le conseil des affaires étrangères. C’était l’accord négocié pendant deux conseils européens, très longs, de deux jours chacun. C’était compliqué mais c’était fait à 28. Il y a deux ans et demi, quelques pays européens, l’Italie, l’Espagne, la Grèce disait à l’Europe : regardez une crise migratoire va venir, il faut que l’Europe réfléchisse à cela, or il y avait du côté de l’Europe un déni. Aujourd’hui on a encore plus à faire mais on a une opération militaire en Méditerranée, on a sauvé 13 000 vies humaines en six mois. Il y a deux ans, il n’y avait personne sous le drapeau européen. Des Etats membres faisaient l’effort mais il n’y avait pas de politique commune. Aujourd’hui on a une politique européenne d’immigration et on est train de discuter la révision du règlement Dublin, à 28.

Vous connaissez la phrase célèbre de Kissinger : « l’Europe, quel numéro de téléphone ? ». Lorsque Barack Obama ou Vladimir Poutine veut joindre l’Europe, c’est vous qu’il appelle ?

Oui. Pas seulement moi. J’étais vendredi à Paris avec Jean-Marc Ayrault, et Manuel Valls, à un moment mon portable a sonné et en effet quelqu’un a dit c’est Kissinger qui appelle l’Europe.

Obama l’a dit : l’Europe c’est la valeur ajoutée dans la politique étrangère , il l’a rappelé à nos amis Anglais. C’est quand l’Europe est unie que c’est une valeur ajoutée pour nos partenaires.

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(Quentin Dickinson) A l’origine, votre fonction devait s’appeler « ministre européen des affaires étrangères » mais à l’époque des pays membres s’y sont opposés. Comme votre prédécesseur vous vous appelez « Haut Représentant de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité commune » est-ce que cet ensevelissement sous les mots traduisent une volonté de vous marginalisez ?

Ce ne sont pas les mots qui marginalisent mais la politique qu’on fait et surtout le traité de Lisbonne nous donne les instruments pour faire une politique étrangère et de sécurité commune. On n’utilise pas toujours tous les instruments qu’on a. Par exemple, le lendemain de l’attaque de Paris, la France a demandé à ce que l’article 42.7 soit utilisé, cela n’avait jamais été fait, pour partager le soutien à la France dans la lutte contre le terrorisme. Je pense que c’est dans cette direction qu’il faut aller. Il n’y a pas un défi qui soit seulement national. Je voudrais citer le président Barack Obama : c’est par l’Europe que chaque Etat membre trouve meilleure forme de représentation au niveau international.

(Twitter) A quand la condamnation des pays européens qui montent des murs ?

J’aime penser que le rôle des institutions européennes n’est pas de punir mais d’essayer de construire un consensus sur les politiques communes. (…) L’argument, aussi utilisé par le Pape, est que les murs sont faits, soient pour être contournés, soit pour être abattus.

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