Philosophe et écrivain, Michaël Foessel explore le thème de la consolation. Il observe comment tout un pays exprime le recueillement à la suite des attentats de Paris, et particulièrement en ce jour d'hommage national rendu aux victimes du 13 novembre.

Ces portraits de victimes, qui nous bouleversent et nous fascinent qu’est-ce que ça dit de ce qu’on ressent ?

Ces portraits nous permettent de donner quelque chose de concret. Le récit est un grand moyen de consolation. C’est une manière de sortir des généralités sur les valeurs de la Républiques attaquées par les terroristes.

Les terroristes n’ont pas attaqué que des valeurs, ils ont aussi attaqués des modes de vie.

Je suis parfois plus sceptique quand on mélange l’intime et le public, mais là ça dit quelque chose de ce qui a été attaqué par les terroristes : des formes d’existences et pas de l’affirmation des valeurs abstraites.

Public –privé c’est une journée de deuil national mais est-ce qu’un chagrin collectif a du sens ?

Le chagrin collectif a du sens. Nos sociétés sont habituées à tenir ensemble plus par le chagrin que par la joie.

La dernière fois que la France avait pavoisée des drapeaux c’était suite à la victoire de l’Equipe de France au mondial de football. La mort d’un certain nombre de victimes peut constituer un sentiment collectif.

Même si ça passe par des injonctions officielles de deuil?

L’injonction au deuil est toujours malvenue. Le drapeau est un élément qui dit son appartenance nationale. C’est un jour de deuil donc le drapeau devrait d’ailleurs être en berne. Cela ne doit pas faire oublier d’autres formes d’expression du deuil. On a par exemple retrouvé la devise de Paris: fluctuat nec mergitur. Le deuil national ne doit pas faire oublier qu’il est constitué de deuils autonomes. Ce n’est pas la même idée de la France qui est à l’arrière de ces sentiments. C’est inutile d’avoir un unanimisme de façade.

On peut se demander à quoi ça sert ?

Il faut distinguer la tristesse des proches et la tristesse qui s’est emparée des citoyens. La tristesse collective doit s’imposer de ne pas trahir la première. Je crois que le fait que nous ayons tous plus pi moins été atteints, cela démontre que le deuil est un temps dans lequel on se pose la question de savoir ce qui a été attaqué, ce qui a été perdu. Pour savoir quel mode de réponse politique à apporter il faut faire ce travail.

Dans cette articulation public – privé, il faut noter les paroles dissidentes des familles qui ont refusé de s’associer à l’hommage national.

Bien sûr je les comprends. J’ai noté que les raisons étaient différentes. Parfois c’était le refus de rentrer dans l’unanimisme, parfois pour des raisons plus politiques.

INTERACTIV

« Je regrette que des rassemblements moins massifs n’aient pas eu lieu. »

(Auditeur) Quelle est la part d’intime dans un deuil collectif ? Politiquement, quand un pays fabrique des armes et les vend il est déplorable de s’étonner qu’on nous tire dessus.

L’intime ne se montre pas. Mais je ne suis pas d’accord pour qu’il n’y a pas de rapport entre les deux. Il faut aussi voir que dans les chagrins intimes, il y a quelque chose de politique . Si l’on s’est attaqué à des formes de vies, c’est qu’elles sont indissociables de la démocratie.

L’utilisation de la tristesse à des fins guerrière est incontestable mais la résistance vient des citoyens.

Ce qui est devenu difficile est que nous ne disposons pas d’un dieu unanime pour nous consoler.

Les mesures prises par le Gouvernement sont uniquement prises dans un sens sécuritaire. A partir du moment où le terrorisme attaque le cœur même de la démocratie, avant de le transformer, il faut prendre le temps de ce qui a été attaqué et le préserver.

(Cohen) Après les attentats de Charlie, il y avait eu des grandes marches. Rien de tel ici. Pour des raisons de sécurité et d’opportunité. Mais vous faites partie de ceux qui regrettez cela ?

Je ne le regrette pas au sens strict. En Janvier c’était la liberté d’expression qui était attaquée et on s’est rassemblé autour de cela.

Mais je regrette que des rassemblements moins massifs n’aient pas eu lieu.

Il y a des désirs de rassemblement des citoyens qui traduisent des exigences démocratiques.

(Auditrice) j’ai affiché sur ma porte une carte de l’Europe et le drapeau des Nations Unies. Je me suis appropriée ce deuil. Je me sens tristes mais je ne suis pas dans le punitif.

Dans une démocratie on a le droit à une multiplicité d’appartenances. On peut se sentir citoyen d’une ville et citoyen du monde. Il n’y a pas de raison de réduire notre chagrin, notre fierté à un seul drapeau à une seule revendication.

On a le droit d’exiger de vivre encore des formes d’insouciance sans passer pour […] des « Bisounours ».

En général ceux qui entrent en guerre d’un ton martial, depuis des bureaux confortables, il suffit d’avoir un peu de mémoire et de remonter en 2001 aux Etats-Unis, ceux-là ne nous ont pas spécialement protégés des attentats terroristes.

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