Cet historien, médiéviste, a marqué les esprits lors de sa leçon inaugurale au Collège de France en décembre dernier, et se pose aujourd'hui en éternel défenseur des lumières de l'Histoire pour comprendre l'actualité et les tourments qui la traversent. Cet historien, médiéviste, a marqué les esprits lors de sa leçon inaugurale au Collège de France en décembre dernier, et se pose aujourd'hui en éternel défenseur des lumières de l'Histoire pour comprendre l'actualité et les tourments qui la traversent.

Vous avez été élu l’année dernière au Collège de France. Vous avez publié : « Conjurez la peur : Sienne 1338 » qui est en fait beaucoup plus proche qu’il n’y paraît. Le rôle de l’historien c’est aussi d’éclairer le présent ?

En tout cas, lorsqu’il toque à notre porte, l’accueillir,

Nous savons que l’aujourd’hui, c’est du passé accumulé. Il y a des passés anciens qui font retour.L’Histoire c’est des histoires de fantômes pour grandes personnes .

Comment vous procédez pour vous méfier des analogies faciles ?

En travaillant. Les historiens adressent à la société un discours engagé et savant. C’est lent. On n’a pas réponse à tout.

Je suis médiéviste, je ne pouvais pas imaginer que ce que j’avais appris sur le Califat ou la croisade, pourrait un jour être employé par des personnes mal intentionnées.

Qu’est-ce que ça vous a appris ? Rien n’est inéluctable. L’Histoire est riche des expériences accumulées du passé. Elle ne trace pas de chemin. C’est peut-être une ressource d’intelligibilité.

La modernité n’a pas seulement été donnée comme un privilège exorbitant à l’Europe.

D’une certaine manière elle désoriente nos certitudes.

Que répondre à ceux qui disent que tout a changé depuis une vingtaine d’années à cause de la révolution numérique ? L’époque que nous vivons ne ressemble à aucune autre.

C’est le métier d’historien que de considérer en quoi le présent diffère d’hier. L’Histoire c’est la science du changement social.

Il y a aussi le changement climatique, la conscience mondiale d’y faire face. Tout cela crée des conditions d’un nouveau.

Il y a moins d’un an vous avez cosigné un livre « prendre dates », après Charlie. Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de faire ça ?

C’était un évènement historique parce que très vite il est recouvert par des discours qui tentent de l’obscurcir.

[Avec ce livre] on a voulu nous ramener à ce moment où nous sommes affectés directement. C’était une manière de ralentir l’oubli.

C’est un évènement qui va marquer. Vous dites que « notre génération n’a rien vécu de grand ».

C’est d’une importance telle que ça fait une entaille dans notre vie. Un pli dans les consciences qu’on ne sait même pas nommer : « Charlie », « l’Hyper cacher », ça devient même « l’année 2015 ». Tout cela crée les conditions d’une responsabilité nouvelle pour l’intellectuel.

Vous avez souligné l’obscurité des discours qui masquait la clarté des évènements.

L’Italie du 14ème siècle, sur lequel je travaille se caractérisait par une dégradation de l’esprit public et de la langue.

L’idée machiavélienne que le mauvais gouvernement arrive quand on prend un mot pour un autre. Bien sûr que c’est ce qu’on vit. On est désorientés. On n’a plus de mot pour le dire. On va dire que c’est le fascisme.

Ce n’est pas ça l’Histoire. Elle doit être patiente.

(Auditeur) Est-ce que vous pensez qu’il n’y a pas assez d’enseignement d’Histoire ? J’ai 3 heures d’Histoire par semaine. Ce n’est pas assez détaillé. Par exemple, on est passé par le Moyen-Age mais c’était rapide.

(Patrick Cohen) On entend d’avantage de réclamation de parents et d’élèves sur l’Histoire contemporaine.

Il y a un intérêt spontané pour l’Histoire. On doit prendre la mesure de cette attente. C’est compliqué de parler pour moi de l’histoire dans les petites classes car je ne l’ai jamais fait mais je me sens solidaire de l’enseignement de l’Historie.

C’est à partir des expériences qu’il faut penser et pas des préjugés. La force des enseignants c’est de tenter des choses pour répondre à cette attente.

(Auditeur) J’ai eu au bac « l’Histoire est-elle notre mémoire collective ? ». Un de mes amis prof de philo a réalisé qu’aucun de ses élèves n’avait entendu parler de mai 68.

Avec l’Histoire, c’est un guichet ouvert, chacun y va avec ses revendications.

Ce que j’ai appris de l’Histoire ce n’était pas seulement de l’école mais aussi des livres, de la radio. Un des soucis de l’enseignement est qu’on conflue sur lui une écrasante responsabilité qui doit être politiquement partagée.

L’Histoire vous l’aviez aussi appris dans la littérature. Dans votre leçon d’ouverture au Collège de France vous rappeliez que vous aviez en mémoire « Les misérables » de Victor Hugo.

Enseigner aujourd’hui c’est accueillir les usages diversifiés de l’Histoire.

Parlant de Moyen-âge je ne pouvais méconnaître la façon dont mes élèves la connaissent à travers les jeux-vidéos, les livres. Il ne faut pas le mépriser et s’en saisir.

(Thomas Legrand) Vous disiez, à côté de cela, celle langue politique qui devient une langue morte.

C’est le cœur vénéneux de notre désarroi.

Et de notre crise démocratique ?

C’est une crise de la représentation, que se font, à travers un langage qui fait obstacle, les élites.

Gauche, qu’est-ce que ça veut dire aujourd’hui ?

Un de nos soucis politiques est de tenter de résister à l’altération de l’identité comme un petit magot que les autres viendraient grignoter.

(Thomas Legrand) C’est Valls lui-même qui remet en cause la barrière gauche droite.

Je ne dis pas qu’il faut le remettre en cause maisse demander ce que cela veut dire . Si un mot ne fonctionne plus, il faut penser à en créer un autre. Pourquoi pas « progrès ». Quelle est la vraie ligne de fracture ?

(Patrick Cohen) Quelle est-elle ?

Ceux qui pensent que le monde va à son déclin irrésistiblement et s’en désolent. Et ceux qui pensent encore que, faisant accueil à la diversité du monde, un progrès est possible.

(Thomas Legrand) Les écologistes ?

Cela les sépare en deux.

(Bernard Guetta) C’est la notion de parti de l’ordre et parti du mouvement.

Oui, c’est une question d’ouverte, de fermé.

(Twitter) Après une année terrible pensez-vous que celle d’après peut-elle être celle d’un réveil ?

Ce que je vois, sur les réseaux sociaux et ailleurs c’est que l’époque est passionnante parce qu’elle crépite d’inventivité et de se dégager de cette langue morte. J’estime que du point de vue intellectuel que tous nos grands paradigmes sont effondrés mais il y a un retour d’expérience qui va se relever.

(Thomas Legrand) Qu’est-ce qui attirent les historiens dans le Moyen-âge ?

Une sorte d’idéal du temps des cathédrales. Pour moi, c’est le temps des expériences politiques.

Ce n’est pas plutôt le 18ème ?

La Commune, la construction de la sécularisation, ça se passe aussi déjà au Moyen-âge.

(Thomas Legrand) Des personnes ouvrent un peu trop la porte de l’Histoire et utilisent le mémoire pour des analogies douteuses ?

Il faut le regarder en face mais le maintenir à distance.

(Patrick Cohen) Par exemple ce qui s’est dit sur l’analogie avec les années 30 ?

C’est inévitable car on a l’impression d‘être des somnambules. Mais dans ce cas-là ce n’est pas irréversible.

(Augustin Trapenard) J'aimerais vous interroger au sujet du discours d'Alain Finkielkraut qui hier disait à l'Académie française : "la France s'est rappelée à mon bon souvenir, quand devenue société post-nationale, post-littéraire et post-culturelle, elle a semblé glisser doucement dans l'oubli d'elle-même", qu'est ce que ça vous inspire ?

Je pensauis qu'au lendemain de la réception d'Alain Finkielkraut, on pouvait avoir une journée sans ! C'est une belle intelligence litterraire qui a chaviré dans une mélancolie.

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