Le recteur de la mosquée de Bordeaux publie Profession imâm : entretiens (édition actualisée chez Albin Michel). Partisan du dialogue interreligieux, par ailleurs théologien et juriste, il était l'invité de Patrick Cohen.

France Inter : à qui voulez-vous parler : aux musulmans de France en perte de repères ou les non musulmans ?

Tareq Oubrou : - Les deux en même temps car nous avons le même destin !

Le fossé est en train de se creuser ?

  • Je pense que les crispations touchent toutes les communautés et la société française en général. La mondialisation, paradoxalement, au lieu d’unifier l’humanité est en train de développer les crispations nationalistes. Ce qui m’inquiète c’est que nous avons ethnicisé des problèmes qui relèvent de l’économie et du bon sens.

Est-il possible de dire que le djihadisme est complètement étranger à l’islam, comme l’a soutenu Manuel Valls ?

  • Le djihad est un mot noble du Coran qui signifie l’effort. Les djihadistes utilisent la religion pour des fins qui n’ont rien à voir avec la religion en tant que tel. En France il n’y a pas une culture religieuse. Les musulmans eux-mêmes n’ont pas de culture de leur religion. Il faudrait un changement de paradigme théologique. C’est un travail que les imâms doivent faire. Nous essayons, chacun, d’interpréter une religion qui a été révélée dans une histoire qui n’a rien à voir avec la nôtre.

Vous n’avez pas pu échapper à la vidéo, vue deux millions de fois, où l’on voit un imâm de Brest expliquer à des enfants que la musique est une créature du diable…

  • Il faut le mettre dans un asile psychiatrique. Les compagnons du Prophète pratiquaient la musique. On inculque [aux enfants] une religion de rupture avec le monde. C’est la théorisation de l’extinction de l’islam tout court. Le Coran lui-même est d’une acoustique et d’une rythmique incroyable. Donc dire que la musique c’est la création du diable c’est traiter Dieu, paradoxalement, de diable.

Comment se fait-il qu’il y ait si peu d’imams français ?

  • L’imam a été une fonction précaire méprisée. On préfère importer un imam étranger qui n’a pas les mêmes revendications que les Français.

Une auditrice s’interroge sur la place des femmes dans l’islam et témoigne de son expérience d’enseignante : « Je suis prof, explique-t-elle, et j’ai des difficultés lors des réunions. Ainsi, certains pères d’élèves refusent de dialoguer avec nous, de nous serrer la main. Je me demande ce qu’il faut faire. Certains garçons dans nos classes refusent de recevoir un enseignement des profs lorsqu’elles sont femmes. »

Tareq Oubrou soupire. "J’espère que ce n’est pas la règle. Le problème c’est qu’il y a une confusion entre l’appartenance religieuse et l’appartenance ethnique et culturelle. Cela relève plus d’une culture machiste méditerranéenne."

Le Coran a été révélé dans une culture marquée par le patriarcat

Il poursuit : "Le Coran n’a pas été révélé au XXIème siècle mais dans une culture marquée par le patriarcat. Le Coran a pris en compte cette réalité. L’erreur consisterait à prendre comme un étalon ce modèle. Le principe d’égalité est inscrit dans les textes mais il doit être traduit dans les cultures. Il y a l’égalité ontologique et l’égalité juridique. Le Coran a réalisé cette égalité dans son contexte. Le Prophète lui-même a désigné une imam pour diriger les prières… " Dès lors, comment expliquer des pratiques comme le port du voile ou celles de certaines interdictions alimentaires ? L’imam de Bordeaux y voit un "syndrome des minorités" : "Les religions, analyse-t-il, veulent utiliser les minorités comme un bouclier de protection."

Dans l’islam, l’individu est central. Ce n’est pas une religion d’Eglise ou d’un peuple. Il n’y a pas d’Eglise qui pourrait dicter une lecture infaillible des textes. Au Moyen-âge, il y avait la médiation savante : on produit de la pensée et c’est le peuple qui s’approprie cette pensée.

Un auditeur soulève qu’une autorité hiérarchique supérieure, à l’image du Pape chez les catholiques, puisse unifier, d’une certaine manière, la doctrine. Comme un moyen de contraindre certains imams, à l’image de celui de Brest qui soutenait que la musique était l’œuvre du Diable, à s’y conforme. La proposition ne convainc pas Tareq Oubro : "Dans l’islam, l’individu est central. Ce n’est pas une religion d’Eglise ou d’un peuple. Il n’y a pas d’Eglise qui pourrait dicter une lecture infaillible des textes. Au Moyen-âge, il y avait la médiation savante : on produit de la pensée et c’est le peuple qui s’approprie cette pensée. Il faut léguer aux nouvelles générations une doctrine d’acculturation."

Je connais mon terrain et il y a de l’exagération sur la radicalisation de l’islam en France. Je vous rassure, la plupart des musulmans sont anormalement normaux.

Lui-même qualifié d’ "imam de l’égarement" par l’organisation terroriste Etat islamique, Tareq Oubro appelle à la modestie : "Nous n’allons pas changer le monde avec une baguette magique. Les jeunes ont été formatés et changer d’algorithme n’est pas chose facile. Pour autant, un travail doctrinal doit être fait."

Une interprétation bédouine du salafisme mélangée avec du sable du désert

Tareq Oubro entend cependant dissiper les inquiétudes : le sentiment que l'islam en France se serait radicalisé relève à ses yeux d'une exagération : "Je connais mon terrain. Il y a de l’exagération sur la radicalisation de l’islam en France." Tout en regrettant qu'il existe effectivement une part des croyants qui se revendiquent par erreur du salafisme et l'ont éloigné de son sens premier : "Les gens qui se revendiquent du salafisme ne se revendiquent pas de ce qu’était le salafisme des premiers temps. Le terme au départ était noble : il s’agissait de suivre le chemin des anciens. Or aujourd’hui, nous sommes face à une interprétation du salafisme qui est une interprétation bédouine, mélangée avec le sable du désert.", déplore-t-il.

Des interprétations bien loin de la réalité de son quotidien de clerc, un métier comme les autres : "On peut être imâm aujourd’hui et professeur le lendemain. Je vous rassure, la plupart des musulmans sont anormalement normaux."

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