Pour le lancement de la COP21, le 7/9 est en direct du Bourget.

Patrick Cohen reçoit Laurent Fabius , Seyni Nafo le porte-parole du groupe Afrique pour les négociations et Brice Lalonde le conseiller spécial de l'ONU pour le développement durable.

Laurent Fabius

D’abord un sentiment personnel à l’aube d’un évènement que vous préparez depuis des mois.

C’est une journée qui compte car c’est la conférence de l’espoir qui peut changer beaucoup de choses.

On voit que personne ne viendra briser un consensus muais est-ce que le risque n’est pas que les dirigeants se paient de mots ?

Ce qu’on a voulu faire c’est d’éviter le fantôme de Copenhague, ce qui était un échec. Les chefs de gouvernement étaient venus à la fin, […] il restait beaucoup de sujets sur la table et malgré leur talent ils n’ont pas réglé les problèmes. Là on a pris les choses à l’envers, les chefs d’Etat viennent au début pour donner une impulsion politique.

Il y aura des grandes envolées, type « notre maison brûle » ?

Les grandes envolées seront peut-être limitées par le temps, chacun a trois minutes. Ce qui compte c’est que l’on sente que les chefs d’Etats veulent un accord universel.

L’enjeu c’est un texte de cinquantaine de pages avec des mots entre crochets. Vous nous confirmer qu’il y a 12 000 crochets, 12 000 choses à négocier ?

C’est vrai que le texte fait 50 pages, à Copenhague, il en faisait 300. Il y a beaucoup d’options. Tout le travail de la première semaine va être d’essayer réduire ces options. J’ai demandé à ce que samedi on puisse me donner un texte avec moins d’options. La deuxième semaine le travail sera de trancher les options qui resteraient ouvertes.

12 000 points de désaccords c’est le décompte qu’ont fait Nathalie Fontrel et la fondation Nicolas Hulot.

Il y a une cinquantaine de points de désaccords réels, ça fait beaucoup.

Dans le texte, il n’y a même pas le mot d’énergie renouvelable parce que les pays pétroliers ne veulent pas en entendre parler.

Les pays producteurs de pétrole sont très actifs en matière d’énergie renouvelables.

Simplement, ils ne veulent pas qu’on remplace immédiatement leur production traditionnelle par leur énergie renouvelable. Il va falloir trouver des formules pour qu’on aille petit à petit vers des énergies décarbonnées […] et qu’on aille vers un développement soutenable.

Il y a aussi les engagements de chaque pays. Ils sont insuffisants.

Chaque pays a dû remettre ses engagements. Aujourd’hui 183 pays ont remis leur copie. Ça représente 95% des émissions mondiales, Kyoto c’était 15%.

Avec les engagements sur la table, on est à +3 degrés ?

Oui les spécialistes disent 3. Le grand enjeu de la conférence est de trouver des mécanismes pour passer de 3 degrés à 2 degrés ou 1 degré et demi. Et je serai très attachée à des clauses périodiques, de rendez-vous, où l’on réajuste, en faisant mieux.

Tous les cinq ans, c’est un bon rythme ?

C’est la période qui tourne dans nos discussions, j’espère qu’on va y arriver.

À votre avis, il faudrait qu’un ou plusieurs grands pays aillent au-delà de leurs engagements actuels ?

Le Canada par exemple, envisage de rectifier son engagement national. Mais ce qu’il faut c’est qu’assez vite, on donne la possibilité de revoir les choses à la hausse.

Vous ne pouvez pas désigner en l’état actuel des choses un pays ?

Je ne vais pas le faire car je dois rester impartial et la méthode qui consiste à dire ce pays-là ne fait pas ce qu’il faut n’est pas la bonne.

On n’oublie pas que vous êtes aussi ministre des Affaires étrangères. Vous accueillez aujourd’hui 150 chefs d’Etat et de gouvernement. Des dirigeants qui n’ont pas envie de se rencontrer. Est-ce que cette journée sera l’occasion de faciliter des échangeas, par exemple entre Poutine et Erdogan ?

Je ne sais pas s’ils se rencontreront. Traditionnellement, comme à l’ONU, si on veut se rencontrer, ça facilite les choses. Ça dépend des deux protagonistes. Si nous pouvons faciliter les choses, nous le ferons.

Est-ce que vous croyez vraiment que l’engagement pris par Vladimir Poutine, jeudi soir, de ne plus bombarder l’insurrection syrienne mais uniquement Daech, seront tenus ? Est-ce que vous croyez aussi que le processus de Vienne visant un compromis en Syrie, va marcher ?

Ce sont deux choses différentes. Le processus de Vienne c’est la réunion de toutes les parties prenantes, y compris les Russes et les Iraniens, ça permet d’établir un calendrier pour résoudre la crise syrienne. D’abord la réunion de l’opposition dans quelques jours à Ryad, pour présenter un programme commun. Ensuite, si possible, une réunion entre l’opposition et des éléments du régime. Ensuite, si possible, un gouvernement de transition, puis l’élaboration d’une Constitution, puis une élection présidentielle dans 18 mois. C’est ce que nous avons signés.

En ce qui concerne l’armée syrienne, il est évident que ce n’est pas sous la maitrise de Bachar al-Assad qu’elle peut être engagée aux côtés de l’opposition modérée.

Vous y croyez ?

C’est la seule manière de sortir de la crise en Syrie. Si on arrive à cette transition politique, que Bachar al-Assad ne dirige plus l’armée syrienne, il peut y avoir des actions communes contre le terrorisme mais sous Bachar al-Assad ce n’est pas possible.

Il y a eu hier un sommet entre l’UE et la Turquie. On va accélérer les négociations pour l’adhésion de la Turquie à l’UE. Mais personne n’en veut ?

Plusieurs chapitres doivent être examinés. La perspective est assez lointaine, oui.

Je voudrais ajouter un mot. On a beaucoup parlé de la COP 21 gouvernementale, il y a tout un aspect des acteurs non gouvernementaux qui est fondamental. Il y a trois initiatives de grande ampleur. D’abord un évènement sur la recherche et le développement où toute une série de pays vont dire on veut augmenter nos investissements dans le domaine des technologies vertes. L’alliance solaire lancée par le Premier ministre de l’Inde Narendra Modi, et un évènement sur le prix du carbone. La conférence de Paris c’est à la fois ce qui se passe au niveau des Gouvernements mais aussi ce qui se passe sur l’ensemble des acteurs non gouvernementaux.

Seyni Nafo et Brice Lalonde

L’Afrique parle d’une seule voix dans cette négociation ?

C’est la première fois que nous avons l’occasion de parler à plus de 3 millions de français. Nous pouvons exprimer nos condoléances les plus attristées aux Français.

L’Afrique parle d’une même voix depuis 20 ans. L’Afrique, plus que jamais, est unie. Au niveau des experts, des ministres et chefs d’Etat.

Quelqu’un disait que l’Afrique n’a pas forcément les moyens de sa vertu ?

L’Afrique vit trois paradoxes, le premier c’est sa faible responsabilité. 2,3% d’émission de GES, moins de 4%. L’Afrique comprend que pour régler ce problème il faut une réponse collective. Deuxième paradoxe : c’est le moins responsable et le plus vulnérable. Troisième paradoxe : l’Afrique a le potentiel en terme d’énergie renouvelable le plus important mais c’est celui qui a le moins d’accès à l’énergie.

L’Afrique s’est donné les moyens d’être présente à tous les niveaux de la négociation. […] Un des deux coprésidents à la négociation est Algérien.

Le Président Sissi, d’Egypte, parle au nom des dirigeants africains.

L’Afrique a besoin de financements ?

C’est important mais si l’on n’arrive pas à garder une trajectoire sous les deux degrés on n’arrivera pas à avoir assez de financements.

Ce qui est demandé tout de suite c’est au moins doubler la part des financements qui existent pour l’adaptation. On parle de 32 milliards de dollars dans les prochaines années.

Sur les énergies renouvelables, les chefs d’Etat africains se sont donnés une cible de plus 300 gigawatts à l’horizon 2030.

Il y a des actions concrètes à réaliser, je pense que le financement vient en second point.

Brice Lalonde, on a l’impression d’une accumulation de bonnes volontés, qu’est-ce qui pourrait clocher dans les 15 jours à venir ?

Il y a 196 Etats, on peut dire que la planète est découpée en 196 tranches de saucisson. La difficulté c’est qu’est-ce qu’on fait ensemble ? Pour réviser les contributions ? Réviser la transparence ? Pour les contributions financières ? Or pour l’instant on n’y est pas encore.

C’est la métaphore des 195 propriétaires : certains ont un triplex avec vue et d’autres un placard à balais.

196 Etats défendent leurs intérêts nationaux et l’humanité n’est pas invitée à la table. Voilà la difficulté des Nations Unies. Il faut surmonter ça. L’action se passera dans toute l’économie mondiale avec toutes les entreprises et les activités locales.

Une des causes jamais abordées est la surpopulation mondiale. Est-ce que c’est un tabou ? Est-ce que ça ne devrait pas figurer dans les négociations ?

Brice Lalonde : Elle a été abordée à Rio +20. Pour répondre à l’auditeur ce sont les naissances dans les pays les plus développés qui consomment le plus.

La question des limites de la planète est une question puisque beaucoup de pays ne veulent pas en entendre parler.

Seyni Nafo : Quand on dit qu’il y a une surpopulation je n’y crois pas. Je crois qu’il y a un problème de mode de consommation, de production.

Qu’est-ce que ça veut dire ? Il y en a qui ont le droit de vivre, d’autres qui n’ont pas le droit de vivre. ?

En Afrique, il y a une question de développement durable, de densité. C’est un défi, oui. Il va y avoir des conséquences sécuritaires, sur l’environnement mais ce n’est pas un problème de surpopulation.

Brice Lalonde : il y a aussi la question de l’éducation des femmes.

Qu’est-ce qui pourrait poser le plus problème : le texte d’une cinquantaine de pages ou est-ce que ce sont les engagements nationaux ?

Seyni Nafo. Il ne faut pas croire qu’il y a 12 000 points de désaccords. Au niveau ministériel, il y a trois, quatre, grands points de désaccords. D’abord les ambitions nationales, ensuite comment on fait ? Troisième question : le financement avec les 100 milliards.

On n’est pas véritablement 196. Il y a moins de 10 groupes de négociations.

Brice Lalonde : la grande difficulté est la coupure entre les négociations et le monde réel. Les négociateurs vont être enfermés dans leur bulle pendant 12 jours. Il faut d’abord commencer par se débarrasser du charbon. Ça n’existe pas. Le prix du carbone n’est pas dans la négociation ! Il faut faire une jonction entre le monde de la diplomatie, de la négociation et le monde réel.

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