"On se pendra demain. À moins que le public ne vienne, et nous serons sauvés." Alex, accompagné de Guillaume Meurice, répond aux questions inquiètes des salles de théâtre française en adaptant Beckett.

Bonjour Daniel Fiévet, 

"Vous le savez depuis le début du conflit, je réponds aux questions des auditeurs et aujourd'hui, je n'ai reçu qu'une seule question, elle me vient des salles de théâtre françaises. 

Et la question, c'est : « Et nous ? » .

Alors, ce secteur, je le connais bien puisque c'est le mien. Les artistes de scène, on a bien compris qu'on ne remonterait pas de sitôt sur les planches. 

Si le coiffeur de Pantin sera rouvert le 11 mai, Le Barbier de Séville, lui, ne sera pas monté avant longtemps. 

Et dans quelles conditions ? Qui imagine Cyrano obligé de faire la tirade du masque ? On ne sait rien, ni quand, ni comment. En ce moment, c'est plus le spectacle vivant, 

c'est plutôt le spectacle dans le coma. 

Et on comprend bien tant que les gens sont obsédés à l'idée d'avoir les mains propres, comment voulez-vous qu'on monte Les mains sales pour jouer devant un public de malades, même pas imaginaires ? 

Cela alors, en ce moment, on erre comme des personnages de Pirandello, des "personnages en quête de spectateurs". Car si le sport, lui, peut envisager de reprendre à huis clos, nous, au mieux, on pourra reprendre par un huis clos.

Et pour entendre quoi ? "L'Enfer, c'est les autres" ? 

En voilà une phrase de misanthrope,, mais pas de comédien. Nous, on aimerait revoir les autres, les partenaires, les metteurs en scène, les machinistes, les ouvreuses, même les producteurs ! C'est vous dire à quel point on est. Là, il faut qu'on revienne ! 

On est tous mal du dernier figurant à mon idole, Fabrice Lucchini. Je le vois s’empâter chaque jour, dans les vidéos qu'il fait assis sur son divan avec une fable. La Fontaine, il n'en a écrit que 240, des fables. 

Serons- nous sur scène dans 240 jours ? Rien n'est moins sûr. 

Sans compter l'argent, car « les affaires sont les affaires », disait Mirbeau. Comment elle va faire La Dame de chez Maxim’s ? Elle ne pourra plus le payer et devra changer de Feydeau. Alors, on espère qu'elle ne devra pas se promener toute nue. Qu'importe, son amant, lui, est confiné dans le placard jusqu'à ce que son public de personnes âgées, pardon de de personnes à risque, puissent revenir acheter des billets pour y emmener ses petits-enfants. 

Voilà où nous en sommes. 

Alors, le seul qui vraiment encore interprète un rôle en ce moment dans la corporation, c'est Franck Riester, qui dans une merveilleuse adaptation du Ministre malgré lui, qu'il jouera sans doute cet été dans les petits festivals. Comprenez un festival qui n'a pas été suffisamment grand, car pas été assez suffisamment subventionné. Ses prédécesseurs avaient dû y jouer L'Avare ! 

Pour ma part, moi, je ne tiendrai pas. Je vous le dis, Daniel, comme on est en radio, et qu’en radio, tout est possible

Je vais jouer maintenant. Alors je voudrais que les auditeurs ferment les yeux. 

Fermez les yeux. 

Imaginez une scène avec au milieu, un arbre, un seul. La salle est vide. Malheureusement, seuls deux comédiens sont présents. 

Ils interprètent une pièce de Beckett que vous reconnaîtrez peut-être et dont je n'ai changé qu'un seul mot : 

« Qu'est ce que tu as ? 

- Je n'ai rien. 

Moi, je m'en vais. 

- Moi aussi, il y a longtemps que je dormais ?

Je sais pas 

- Où irons-nous ? 

Pas loin 

- Si, si, si. Allons loin d'ici.

On ne peut pas

- Mais pourquoi ? 

Il faut revenir demain

- Et pourquoi faire ? 

Attendre le public !

- C'est vrai, il n’est pas venu ?

Non

- Mais maintenant, il est trop tard. 

Oui, c'est la nuit

- Et si on le laissait tomber ? Si on le laissait tomber ? 

Il nous punirait

- Viens voir, si on se pendait ? 

Avec quoi ? 

- T'as pas un bout de corde ? 

Non

- On ne peut pas.

Allons-nous-en. En attendant, j'ai ma ceinture, 

- C'est trop court. 

Mais tu tires sur mes jambes ! 

- Et qui tirera sur les miennes ? 

C'est vrai, tu dis qu'il faut revenir demain. Oui, alors on apportera une bonne corde

- C'est ça

Didi ?

- Ouais

On peut plus continuer comme ça. 

- On dit ça

Si on se quittait, ça irait peut être mieux

- On se pendra demain. À moins que le public ne vienne, et si bien nous serons sauvés."

Les applaudissements sont faux, mais ils font du bien. C'était "En attendant le public". Dans le rôle de Vladimir, Guillaume Meurice, dans celui d'Estragon, votre serviteur, à la mise en scène : François Audouin.

Le public, on l'attend et on espère qu'il arrivera avant la bonne corde. 

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