Jeanne Allaire, rescapée du génocide des Tutsi au Rwanda est l'invitée d'Alexandra Bensaid à 7h50.

Bonjour Jeanne ! Vous avez 41 ans. Nous avons exactement le même âge. Ce qui veut dire qu’en 1994, vous et moi, nous allions vers nos 17 ans… A cette époque, je m’inquiétais de savoir si ma mère serait d’accord pour m’acheter la dernière paire de Nike, tandis que vous, vous tentiez d’échapper à la mort en fuyant à travers la forêt. Sans la dernière paire de Nike…

D’ailleurs, de Bruxelles à Marseille, quand on a 17 ans, et qu’on court très vite hors de la maison, c'est souvent pour faire une dernière fugue avant sa majorité. Et on rentre une demi-heure plus tard parce qu'on avait pas prévu assez d'argent pour payer le bus.

Je crains qu’il m’ait fallu 25 ans pour comprendre tout ça. Il a fallu que j’arrive ce matin en face de vous pour réaliser qu’à 17 ans, je me demandais : « Est-ce que je vais suivre la filière littéraire ou la filière scientifique ? » Alors que vous étiez en train de vous demander : « Est-ce que vais mourir par balles ou sous un coup machette ? » (A ce stade, je dois préciser que jusque-là, la seule rivalité entre ethnies qui avait été portée à ma connaissance, c’était celle entre les Wallons et les Flamands…) 

Vous, il y a 25 ans, vous avez failli mourir à chaque instant... Moi, il y a 25 ans, la seule fois où j’ai failli mourir, c’est parce que je me suis fait plaquer par ce petit con de Jérémy que j’avais surpris en train rouler des pelles à cette grande bringue de Séverine pendant la boume du lycée. (A ce stade, je dois aussi de préciser que, bien qu’ayant grandi en Belgique, qui plaça le Rwanda sous protectorat, j’ai longtemps cru que « Tootsie », c'était juste un vieux film avec Dustin Hoffman habillé en femme... Donc pour la compréhension, je partais de loin.) Je me suis donc posé cette question : « Avant de projeter nos vies en parallèle comme je viens de le faire, quelle était ma perception du génocide tutsie au Rwanda ? » 

Depuis 25 ans, je sais qu’il existe : au milieu des années 90, c’est d’abord pour moi une information expliquée aux actualités, puis ce sont les articles de Colette Braeckmann dans « Le Soir » de Bruxelles, c’est aussi mon amie belge, Nadine, rentrée dard-dard de Kigali avec ses parents expat’s… C’est enfin le livre de Patrick de Saint-Exupéry qui questionne le rôle de la France… Bref, ça fait 25 ans que je fais des efforts pour comprendre. Et je pense d’ailleurs avoir déjà pas mal progressé au moment où je suis arrivée à prononcer le nom du président Habyarimana d’une traite, sans buter.

Alors, donc, Jeanne, vous avez 41 ans… C’est aussi l’âge du Président. Comme nous à 17 ans, il était à l’âge où au lycée on apprend l’histoire, le génocide des Juifs, pour que ça ne se produise plus… pile au moment où l’histoire recommence ailleurs…

Je vous souhaite donc de rencontrer le Président et que comme moi il se rappelle face à vous de l’insouciance de ses 17 ans. Qu’il chausse alors ses baskets pour courir attraper la vérité. Celle qui entérinera enfin ce qu’il ne faudra jamais oublier.

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