Considérés comme héroïques pendant le confinement, les travailleurs « utiles à la nation » ont-ils déjà été oubliés ?Béatrice, caissière, témoigne d’un retour à la normale…

J’ai le blues, monsieur Demorand. Je me sens comme une reine du pétrole devant le cours du baril qui chute. Il y a encore un mois on était des stars ! En une semaine ma copine Gigi, elle a fait BFM, France 2, RTL et Equidia ! Un mois plus tard, on avait tellement le vent en poupe, il y avait un projet de film autour de notre supermarché. C'était Léa Seydoux qui devait jouer mon rôle… Et puis plus de nouvelles. Mais bon, paraît-il que le cinéma n’a pas encore repris les tournages…

On avait jamais connu ça nous ! Vous vous rendez compte ? Une caissière qui reçoit des applaudissements, c'est comme si Pierre Arditi scannait des pots de sauce tomate toute la journée. Il y a encore deux mois les clients me disaient « Bonjour ! » et « Au revoir ! ». Maintenant ils me disent « Par carte » ou « En espèces »... comme avant en fait.

Ce n’était qu’un quart d’heure de gloire, comme les starlettes de téléréalité... A part que moi à la place de bronzer au bord de la piscine en faisant des fautes de syntaxe, je scannais des montagnes de rouleaux de PQ et des paquets de coquillettes. 

Le pire, c'est qu’on n’en a même pas profité, vu qu'on a passé tout notre temps au boulot. J'avais tellement hâte de pouvoir sortir. Je me disais : « Béa, quand tu pourras aller en soirée, et que tu vas dire que t'es caissière, tu vas faire des ravages ! » TU PARLES ! Depuis le déconfinement, j'ai complètement perdu le mojo, les gens n’en n’ont plus rien à faire que je sois caissière, je pourrais leur dire que je suis infirmière que ce serait pareil ! Ce qui me console, c’est qu’on a gardé la vitre en plexi… un souvenir de quand on était tellement utiles à la nation et qu’il fallait nous protéger.

Mon mari, ça ne le change pas tellement, personne le calculait pendant le confinement : il est agent d’entretien dans un centre de maintenance, il essuie les barres du métro. Mais son frère qui est éboueur il s’était habitué aux petits dessins et aux applaudissements : et maintenant, les gens recommencent à klaxonner quand il ne va pas assez vite.

Aujourd’hui quand un client me dit « Bravo » c’est parce que j’ai réussi à rattraper sa bouteille de rosé qui glissait du tapis roulant.

Cette crise m'a ouvert les yeux sur les rapports humains. J'ai remarqué que c’était la peur qui rendait les clients plus sympathiques envers nous. C'est bizarre hein ? Donc voilà pendant des semaines j’ai soutenu le système et au bout du compte c’est toujours aussi pénible et je suis toujours aussi mal payée. Les gens ont la mémoire courte : ils en ont juste assez pour mémoriser leur code de leur carte bleue.

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