Sheila, 1989, l’Olympia. A la fin du concert, la chanteuse annonce qu’elle fait ses adieux. Les larmes aux yeux, elle interprète Je suis venu te dire que je m’en vais. Les fans sont dévastés.

Pardon, Ali de vous rappeler des souvenirs douloureux, vous n’aviez alors que 14 ans et votre avenir, comme un ciel menaçant, tout d’un coup se bouchait. « A quoi bon continuer à vivre, écriviez-vous dans votre journal intime, si Sheila ne chante plus ses joies et ses peines, ses espoirs et ses chagrins, ses fêlures qui, en partie, sont les miennes ». Ah ! je suis sûr que vous le revoyez encore, Ali, ce journal intime qui, partout vous accompagnait, ce journal intime habituellement si bien tenu mais ce jour-là, tâché par la mouillure de vos larmes désespérées de fan transi et d’adolescent singulier car il en fallait de la singularité pour être adolescent et fan de Sheila en 1989. Heureusement, comme un amoureux véritable, vous avez su faire preuve de patience, et de persévérance et de courage à tel point que vous avez pu jouir à nouveau du retour de la petite fille de Français moyen en 1998, puis en 2002 à l’Olympia, puis au Cabaret sauvage en 2006 et puis dans les années 2010, vous n’avez manqué aucune de ses tournées Age tendre et il y a quelques jours à peine, vous vous êtes encore procuré son nouveau single et la douleur que vous aviez ressenti ce soir d’octobre 1989 n’est plus, Ali, qu’un mauvais souvenir, la réminiscence d’un sentiment d’abandon qu’heureusement vous avez su dépasser pour devenir cet homme accompli et confiant capable de mener de fronts deux carrières parallèles qui occupent tout votre temps, sollicitent toute votre énergie, pompent toute votre ardeur, vedette des médias et fan de Sheila.

Si je me permets d’entrouvrir la porte de votre intimité, Ali, ce n’est certainement pas par goût du voyeurisme, c ’est simplement pour consoler tous les afficionados éplorés de ces deux artistes qui cette semaine, comme Sheila en 1989, ont décidé de faire leurs adieux, Willem et Plantu.

Car ces deux artistes qui étaient à la fois des collègues, des confrères, peut-être des concurrents, parmi les plus en vue, le même jour, ont décidé de tirer leur révérence alors que dessinateurs de presse, l’un à Libération, l’autre au Monde, ils entraient dans la même exacte catégorie.

Et c’est hallucinant ! Et c’est ahurissant ! C’est comme si les Beatles avaient jeté l’éponge le même jour que les Rolling Stones, c’est comme si Jacques Brel avait décidé de se retirer aux Marquises le jour même où Georges Brassens en père peinard avait mis les voiles. C’est comme si Roselyne Bachelot faisait valoir ses droits à la retraite le même jour que Chantal Ladesou. 

Car de même qu’on est Beatles ou Rolling Stones, Brel ou Brassens, Bachelot ou Ladesou, on était Willem ou Plantu et au moment où ensemble ils nous font leurs adieux, on n’a pas envie de trier, de choisir l’un contre l’autre, on ressent une nostalgie pour ces décennies où l’on commençait la lecture des deux quotidiens par la découverte du dessin de l’un et l’autre.

Ils nous ont dit cette semaine qu’ils s’en allaient mais qui sait, si comme Sheila, ils ne reviendront pas puisque, comme dit l’un, ce truc qu’il faisait « ce n’était pas un métier mais une vie », puisque comme dit l’autre « trouver des conneries ça me garde éveillé ». 

Alors bien sûr, de même que dans les années 90, vous avez fait votre deuil de Sheila en accueillant Jeanne Mas dans votre cœur, nous découvrirons avec bienveillance Coco ainsi que les dessinatrices et dessinateurs de Cartooning for Peace mais  vu qu’on espère Willem et Plantu en vie et éveillé encore quelques temps, on se dit que forcément, comme Sheila, au détour d’un magazine, d’un mensuel, on les croisera encore.

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