C’était un événement bien parisien. Mardi, la semaine dernière, à 18h, chez Artcurial, vers le Rond-Point des Champs-Elysées, on dispersait une vingtaine de manuscrits de Georges Brassens ayant appartenu à un de ses amis, récemment disparu, Fred Mella, soliste fameux des Compagnons de la Chanson.

Dans la salle, du beau monde, amateurs du poète, auteur de chansons, producteur, homme de radio, représentants de villes, musées, médiathèques, venus préempter ce que l’on considérait raisonnable de se payer avec l’argent publique et sur scène, tout en majesté, un commissaire priseur, Hervé Poulain, professionnel aguerri, show man de salle d’adjudication, prenait plaisir à  chauffer la salle, citer Brassens « le rut, le rut, le rut », et surtout à faire monter les enchères qui venaient tout à la fois de la salle, d’internet et des téléphones. 

Pour s’offrir une page manuscrite même pas remplie, il fallait compter 10 500 euros. Pour un lot d’un texte de plusieurs pages d’une même chanson, 42 000 euros. Avec 15 000, disons 18 000 euros, un amateur de Brassens pouvait très bien repartir avec une feuille de brouillon écrite par la main de l’anarchiste. Plus les frais de vente.

Moi qui assiste peu à ce genre de réunions, ça m’a diverti. Moi qui suis admirateur du chanteur sétois, j’ai pu constater combien son prestige était considérable. Certes, les documents n’étaient pas tous du même intérêt. Parfois, on voyait le processus de création en plein travail, la recherche obsessionnelle du mot juste, de la bonne rythmique, parfois le maître s’était contenté de recopier, pour faire plaisir, un de ses certes très bons textes mais dont la finalité n’était quand même pas d’être exposés sous verres mais chantés, écoutés, repris en chœur. 

Lorsque Brassens était invité à dîner, Claude Lemesle le raconte dans un de ses livres, plutôt qu’une bouteille ou des fleurs, il apportait quelques textes manuscrits. Brassens était à la fois modeste et généreux mais surtout conscient que ses textes, pour ceux qui l’aimaient, avaient une valeur, notamment sentimentale.

Comment aurait-il réagi à cette vente d’Artcurial, lui dont l’argent n’était pas le moteur, lui qui, grande vedette de la chanson, continuait d’habiter dans la modeste impasse Florimont, se contentant d’y faire venir l’eau et l’électricité quand les cachets, les droits d’auteur et les ventes des disques Philips lui permirent de le faire.

Oui, comment aurait-il réagi, lui qui, arrachait de ses cahiers, pour les donner, des feuilles dont chacune vaut aujourd’hui autour de 15 000 euros.

Vous connaissez l’anecdote de Picasso faisant un petit dessin en échange de repas dans un restaurant. « Oh merci, monsieur Picasso, c’est beau ! dit le restaurateur. Vous pouvez me le signer ? » « N’exagérez pas, c’est les repas que je paye, pas le restaurant. »

A la fin de la vente, une petite lettre de Georges, pas de la grande littérature, des formules de tendresse, de politesse, « Nous nous réjouissons de vous voir bientôt, (…) en attendant nous vous embrassons » : 3000 euros.

On voit par là, et bien au-delà de ce que Brassens lui même pouvait imaginer, l’amitié est le plus précieux de tous les biens. 

A propos Nicolas, je voulais vous dire, c’est toujours d’accord pour venir déjeuner chez vous dimanche midi. Je recopierai cette chronique à la main. C’est pas rien. La semaine dernière, Juliette Hackius, votre assistante, a réussi à en vendre une 1,40 euro à la foire à tout de Saint-Mandé.

L'équipe
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.