Il s’en fout Robert de pas charger. Depuis pas loin de trois quarts d’heure. Il s’en fout Robert, puisqu’il est dans son taxi et qu’il écoute son Jojo. Comme tous les jours, vous me direz, il écoute son Jojo. Comme tous les jours mais depuis mercredi matin, il l’écoute autrement.

Jojo est parti et Robert trouve sa vie plus petite, pile depuis mercredi matin, il se dit qu’on a tous quelque chose en nous de rétréci.

Et hier après-midi, il l’a envoyé chier la gamine qui lui réclamait NRJ. Elle aurait dit un mot de travers sur son Jojo, le traiter de ringard, l’appeler « l’idole des vieux », il aurait pu lui en coller une, comme ça, direct, ça lui aurait fait tout drôle. 

Il s’en fout Robert de pas charger puisqu’il est dans son brutal et qu’il écoute son Jojo, comme tous les jours puisque c’est la musique qu’il aime et qu’elle vient de là, elle vient du blues, du blues qui l’envahit, comme tous les jours, vous me direz, mais là, son blues le rend sombre comme un bleu, comme un hématome qui laisse un coup au cœur.

Il s’en fout Robert d’être dans son traîne-cons à faire le poireau boulevard des maréchaux vu qu’il est quelque part sur la 66, entre Chicago et Santa Monica, entre l’Illinois et la Californie, entre la mort et la vie. Robert, ça le fait marrer, parce que les intellos, les bourges, il y a des années, ils faisaient la fine bouche. C’était pas leur came. On peut comprendre mais tout d’un coup, tout le monde s’est mis à l’aimer son Jojo, les rupins, les bourgeois, les cossus, les blindés, les braiseux, tout d’un coup, les connards, qu’est-ce qu’ils connaissaient de son Jojo, qui le faisait rêver quand il était gamin, quand il se déhanchait au Golfe Drouot, qu’il est allé voir partout où il passait, faisant des heures de queue pour être au plus près de la scène, qu’est-ce qu’ils connaissaient de son Jojo, eux qui n’avaient jamais passé du temps sous la pluie à manger des saucisses avant que la sécurité veuille bien retirer les barrières ? 

Et quand parfois, il stationnait à Roissy, Robert, il se disait qu’un jour peut-être il pourrait l’avoir comme clille, pourquoi pas ? C’est pas impossible ! Jean-Claude il a bien eu Bellemare un jour ! Et  Petit Louis, il a monté Roger Zabel et une autre fois Gilbert Montagné, en personne, très sympa, paraît-il qu’il regardait pas non plus  à la dépense, comme disait Petit Louis, pour rigoler… 

Jojo, il serait monté dans son tacot, « je vais à Marnes-la-Coquette » qu’aurait dit Jojo. Robert, il aurait pas moufté. Il l’aurait pas ouvert de toute la course, il l’aurait pas emmerdé à lui dire son admiration et qu’il était allé le voir partout, même à la fête de l’Huma, même à l’Olympia, même au Parc des Princes, même au Stade de France mais au moment de la dépose il aurait dit « Vous me devez rien monsieur Hallyday, la course est pour moi, vous m’avez donné trop de bonheur dans la vie ». 

_ T’es con, qu’auraient dit ses copains, il gagne plus avec son Optic 2000 que toi en 10 ans de taxi. 

_ Et alors ? aurait répondu Robert, j’suis p’t’êt’ con, mais je fais ce que je veux, c’est comme ça, si ça me fait plaisir et puis m’emmerdez pas, de toutes façons il est jamais entré dans mon tacot, Jojo vu que j’ai jamais monté personne de célèbre sauf celui, je sais plus son nom, qui fait des chroniques le vendredi matin à France Inter mais que j’écoute pas trop vu qu’ils le diffusent jamais mon Jojo sauf quand il est mort et qu’on le passe en boucles. En plus si ça se trouve il prenait des Uber, Jojo, ou si ça se trouve, il avait un chauffeur à son service. Et puis je m’en fous, je suis pas loin de la retraite, boulevard des Maréchaux et qu’y a plus personne on dirait qui veut monter dans mon taxi… 

_ Qu’est-ce qui te prend Robert, tu chiales ? C’est la meilleure ! Robert qui chiale comme une gonzesse parce que son Jojo est mort

_ Pauvre con, tu comprends rien, c’est ma jeunesse qu’est morte.

♪ ♫ Extrait l'Idole des jeunes de Johnny Hallyday

Johnny sur France Inter

LIRE AUSSI | Appelez moi Johnny (8 épisodes d'une heure pour revenir sur la vie et la carrière du chanteur)

LIRE AUSSI | "La Musique que j'aime", escroquerie ou véritable miracle ?

L'équipe
Suivre l'émission
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.