Parce que lui aussi aimerait "perdr[e] en angoisse, et gagne[r] en poésie", François Morel se prête à un exercice de style : réaliser un journal tel que Sylvain Tesson l'a imaginé dans "La Panthère des neiges" : entièrement dévolu aux bêtes.

François Morel
François Morel © Radio France / capture d'écran

A la page 52 du beau libre de Sylvain Tesson La Panthère des neiges, je lis : 

"Après tout, la descente d’un loup dans un groupe de yacks, la fuite de huit ânes survolés par un aigle n’étaient pas  des évènements moins considérables que la visite d’un président américain à son homologue coréen. Je rêvais d’une presse quotidienne dévolue aux bêtes. Au lieu de « Attaque meurtrière pendant le carnaval »,  on lirait dans les journaux : « Des chèvres bleues gagnent le Kunlun. » On y perdrait en angoisse, on y gagnerait en poésie."

Pour célébrer le début d’année 2020,  en même temps que vous présenter à nouveau mes vœux, j’aimerais, comme Sylvain Tesson, y perdre en angoisse, y gagner en poésie. 

La semaine dernière, un troupeau de lamas basé au Chili a traversé la frontière avec le Pérou où une femelle a donné naissance à un petit lama. Quelques jours plus tard, le troupeau agrandi est retourné au Chili du côté de Parinacota. Tout le monde se fout de savoir si le jeune lama est considéré comme chilien ou péruvien. 

Suite à une querelle de voisinage, un vieil orang-outan considéré comme un roi dans le sud de Bornéo a été victime d’une infection et a dû abandonner son activité de mâle dominant. On lui souhaite une retraite douce et bien méritée. 

À la Lande Patry, dans l’Orne, un chat a grimpé sur le chêne millénaire près de l’église où il a fait connaissance d’une jeune chatte, nouvellement pubère. Nous souhaitons au jeune couple tous les bonheurs du monde.

Dans la région Occitanie, des Aigrettes ont passé le réveillon en groupe et comme tous les ans, au 1er janvier, se sont baignés selon leur tradition dans l’eau du Gardon. 

Un vol d’étourneaux parti du lac Baïkal en Russie a été aperçu au-dessus de la Catalogne.

En cinquante ans, près de trois milliards d’oiseaux ont disparu en Amérique du Nord. À Madagascar, des espèces de lémuriens sont menacées à cause de la déforestation. En Australie, trois millions d’hectares en feu et des milliers de koalas qui périssent dans les incendies. Le réchauffement climatique qui menace les rennes en Laponie et rend les chevaux obèses. Il fera disparaître 17 % des animaux marins d’ici 2100 et empêche 56 ours polaires de partir en chasse sur la banquise qui tarde à se former. La glace sur la mer n’est pas assez solide et 56 ours se retrouvent coincés près du village de Tchoukotka en Russie.

Il n’est pas certain, cher Sylvain Tesson, que la lecture des journaux dévolus aux bêtes victimes des hommes nous ferait beaucoup perdre en angoisse.

L'équipe
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.