« Un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. » crematorium.

L’actualité, fait de moi une annexe de Borniol, un satellite de Roblot et Roc’Eclerc. Je n’y peux rien. J’aimerais  autant parler des vivants.

« Un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. »

Si le proverbe est juste, alors en ce début de semaine avec la disparition de Jean-Claude Carrière, auquel le terme « vieillard » ne saurait convenir, c’est la bibliothèque d’Alexandrie qui à nouveau vient de disparaitre dans les flammes. 

Et puis celle de Paris, de Dehli, de Mexico. Et puis aussi la petite bibliothèque qu’on imagine posée sur une étagère de la salle de classe chauffée au poêle à mazout où patiemment ont été réunis par l’instituteur de la République  les livres qui feront des futurs adultes des femmes et des hommes de bien. On y trouvera les ouvrages de Montaigne, La Fontaine,  madame de Sévigné, Victor Hugo, Colette et Alphonse Allais parce que rien n’est vraiment sérieux.

« Un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. » Là, c’était une bibliothèque de la tradition orale, celle qui connaissait la saveur du vin bourru, la moiteur de la mousson, la douceur des soirées andalouses et le salpêtre du théâtre des Bouffes du Nord. Une bibliothèque de la parole, assez farceuse pour chambarder les vers d’Edmond Rostand sans que personne  n’y trouve à redire, assez fraternelle pour s’adresser au ministre et au quidam, au roi et au mendiant avec le même intérêt, le même respect, la même subtilité. De toutes façons, le ministre est un quidam qui s’ignore et le mendiant règne en seigneur sur son royaume intérieur fait de rêve et d’intime épopée. 

Jean-Claude Simoën, celui qui fut notamment l’éditeur de Jean-Claude Carrière  raconte : Un jour, rendant visite à Jacques Prévert, assis à son bureau, il venait de raccrocher son téléphone et dessinait sur un répertoire grand ouvert une petite fleur à côté d’un nom « tu vois, me dit-il, je viens encore de perdre un ami et comme je me suis toujours refusé de rayer les noms, je dessine une petite marguerite et à mon âge le répertoire est devenu un champ de fleurs ! »  La ligne de Jean-Claude Carrière comme celle de Jacques Prévert, poursuit Simoën, resteront dans mon répertoire à jamais interdite de tout effacement.

Il faudrait créer une application sur nos téléphones portables pour ajouter des petites marguerites virtuelles aux noms de nos répertoire qu’on ne peut se résigner à effacer.

Un ami de l’humanité vient de disparaître et l’on n’effacera pas son nom de nos mémoires. Une bibliothèque a brûlé. Un champ de fleurs a poussé. Des fleurs sauvages et cultivées que Jean-Claude Carrière, toute sa vie, a fait pousser, avec la patience du jardinier et l’inspiration du poète. 

Scénariste, dramaturge, écrivain, comédien, adaptateur, conteur, parolier et quoi encore ? 

Un type bien. 

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