J’avais 20 ans, je découvrais au cinéma Woody Allen et son dernier film. J’étais sous le charme et je pense que si je le revoyais aujourd’hui, j’aurais à nouveau 20 ans et je serai à nouveau sous le charme devant Manhattan, et New-York et les tourments du cœur et la musique de Gershwin.

J’avais 20 ans et Woody Allen me faisait rire mais d’un rire inédit. L’enfance s’éloignait. L’enfance n’était déjà plus qu’un souvenir avec les films de Bourvil et de Louis de Funès Le Corniaud, La Grande Vadrouille et les films des Charlots, Les Bidasses en folie et Les Fous du Stade. J’avais 20 ans et sans doute la velléité de devenir un peu plus chic, de réunir l’étudiant en lettres modernes que j’étais devenu et le petit rigolo du fond de la classe qui faisait marrer ses copains que j’étais resté. Je découvrais le noir et blanc, le Queensboro Bridge sur l’East River et les répliques d’un drôle d’intellectuel binoclard et dépressif « Je ne crois pas aux aventures extraconjugales. Je crois que les gens devraient rester ensemble toute leur vie, comme les pigeons. Ou les catholiques. »

Moi, un peu pigeon, un peu catholique d’extraction, j’avais le projet de rester toute ma vie avec Woody Allen…

Imaginez que je sorte directement de ce petit cinéma de la rive gauche de Paris en 1979 pour rentrer immédiatement dans la France de 2020. Je serais abasourdi. 

Une maison d’éditions renonce à publier ses mémoires. Interdire les mémoires de Woody mais pourquoi ? Lui qui n’a cessé de parler de Dieu, des hommes, des femmes avec humour et tristesse, bienveillance et désenchantement, une lucidité singulièrement tragique. 

C’est après Manhattan que je découvre Annie Hall, pourtant sorti avant… Annie Hall et la scène des homards. Mieux que de Rugy, Woody Allen raconte qu’il faut prendre le homard avec des pincettes, que le homard nécessite de la  dextérité et du savoir faire et du sentiment. Cuisiner un homard avec la personne qu’on aime c’est joyeux, ardent, inoubliable. Cuisiner un homard avec quelqu’un qui nous est indifférent, c’est laborieux, désagréable, pénible. 

« Il y a très longtemps que je sais que la France est une terre d’asile pour mes films » disait Woody Allen il y a quelques années. Plus sûr que ce soit toujours le cas. La croyance populaire selon laquelle ce qui arrive aux Etats-Unis survient dix ans plus tard en France risque de se confirmer. Woody Allen persona non gratta à cause de ses histoires intimes dont tout le monde parle mais que personne ne connaît et bientôt à la tête de la France une version camembert de Donald Trump.

Quand Woody cassera sa pipe et ses lunettes, est-ce qu’à la prochaine remise de statuettes du cinéma, on prononcera quand même son nom, est-ce que quelqu’un osera lui rendre un dernier hommage, rappeler qu’il est quand même l’auteur de La Rose Pourpre du Caire ?

L’humour de Woody Allen, c’est ce que je continuerai d’aimer. Dites-moi si je dois me soigner, si je suis un dangereux malade.

L’envie parfois de sortir de l’époque, rentrer dans un petit cinéma de la rive-gauche, à Paris, en 1979 et admirer Manhattan et New-York et  Gershwin et les tourments du cœur. 

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