Je vous parle d’un temps que les moins de, pfutt, ne peuvent pas connaître. Quand j’étais jeune, dès le mois de septembre, les mercredis et les samedis après-midi, en Normandie, je ramassais des pommes. Dans la ferme d’à côté, on était employé pour je crois soixante dix centimes par barattée.

L’inflation sous Pompidou étant forte, quelque fois, d’une année sur l’autre, on bénéficiait d’une augmentation de dix centimes. Ce n’était pas rien. 

Une barattée de pommes correspondait à 50 kilos, soient deux paniers bien remplis que nous allions déverser dans des grands sacs en plastique épais qui avaient contenus des granulés pour les bêtes et que le fermier gardait précautionneusement d’une année sur l’autre en vue du ramassage des pommes. En fin de journée quelquefois, j’ose le dire cinquante ans après parce que j’imagine qu’il y a prescription, nous allions directement remplir quelques sacs sur le tas de pommes déjà ramassées afin d’augmenter un peu le salaire de la journée. 

Oui, c’était le début de la délinquance qui, en fin de journée, nous permettait d’atteindre la somme de neuf francs cinquante, soit 1euro 45, et d’acquérir au bout du compte, à force de pommes ramassées plus ou moins honnêtement, une tente de camping orange et bleue de la marque Trigano d’une valeur d’un peu plus de 300 francs, trente mille anciens francs comme disaient mes parents, ce qui correspondait environ, selon un calcul approximatif, à  450 baratées, c’est à dire 22 500 kilos de pommes qui allaient modestement participer à l’alcoolisation des populations locales sous l’emprise du cidre et du calvados.

Aujourd’hui, quand on est jeune, il est possible de gagner plus facilement de l’argent pour obtenir une tente de camping Trigano même si je me doute que cet objet ne figure pas en très bonne place dans le palmarès des convoitises actuelles.

Parlons d’aujourd’hui.

Une petite annonce a été placardée sur des arrêts de bus de la ville de Vannes dans le Morbihan. Une offre d’emploi qui pourrait sembler officielle, une offre d’emploi barrée en rouge de la mention « Urgent » avec en haut, en gros caractère, « Vannes recherche activement… » Et puis un texte que je vous lis:

« Dans le cadre du développement du trafic de drogues au bois de Kermesquel ; nous recherchons rapidement Dealer / Guetteur. Placé à l’entrée du parc, vos principales missions seront :

-Avertir le plus rapidement possible de l’arrivée de la police (nationale et municipale) ;

-Accueillir les clients (100 à 200 personnes par jour) ;

-Intimider les riverains et les dissuader de pénétrer dans le bois ;

-Détériorer au maximum l’espace naturel avec vos détritus, emballage et papiers brulés.

Vous êtes idéalement mineur, d’un naturel fainéant, vous aimez l’argent facile et vous n’avez pas peur de crier.

Salaire net d’impôts : 200 euros par jour. Pour postuler se faire connaître dans le parc. » 

Le second degré serait-il devenu une arme politique quand on a épuisé toutes les autres ?

On imagine que les riverains qui ont placardé ces affichettes n’ont pas opté d’emblée pour cette action. On se doute qu’il y a eu des courriers envoyés aux autorités locales, peut-être des réponses vagues,  et au bout du compte une situation inchangée qui fait que les délinquants ont pris le pouvoir dans un quartier sans que les autorités chargés de maintenir l’ordre n’aient pu changer la situation, qui fait que pas mal de mineurs du quartier trouveraient dérisoire de ramasser des pommes.

Dans les mois qui viennent, on peut imaginer des discussions interminables et un peu vaines sur la légalisation du cannabis puisque le cannabis est en vente libre notamment au bois de Kermesquel et pourrit durablement la vie de ses riverains.

Pourquoi je parlais des pommes en début de chronique ? Parce que je me dis qu’être jeune aujourd’hui est devenu périlleux.

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