Les manifestants se rassemblaient, toujours de plus en plus nombreux.

Les forces de l’ordre étaient à cran. La situation devenait de plus en plus tendue. Les  policiers, les CRS, balançaient par centaines des grenades de gaz lacrymogènes sur des manifestants toujours plus irascibles. Les rues, les boulevards, les avenues disparaissaient sous un nuage de gaz. Les yeux pleuraient, les nez coulaient, les têtes s’alourdissaient. Dans le brouillard chimique, on entendait des toux, des quintes, des râles, ceux des manifestants et ceux des policiers, tous sujets aux nausées, aux brûlures, aux œdèmes, aux irritations diverses.

Ça ne pouvait plus durer.

C’est alors que le Ministre de l’Intérieur, nouvellement nommé, réunit son cabinet, ses principaux collaborateurs, le préfet de Police, différents responsables de la sécurité, et leur fit part de cette décision qui allait de façon radicale transformer la physionomie des manifestations revendicatives.

Mesdames, messieurs, la situation est gravissime, je vais prendre une mesure dont je dois vous faire part. J’ai décidé l’arrêt définitif, au cours des manifestations, des gaz lacrymogènes.

Autour de la table, la stupéfaction était à son comble ! Un silence, lourd, épais envahit la salle de réunion du ministère. On entendit deux mouches voler  tandis que le Préfet de Police, récalcitrant,  offusqué, prit la parole…

Comment, monsieur le Ministre, vous avez l’intention d’abandonner un moyen indispensable et efficace qui jusqu’ici a réussi, bon an, mal an, à maintenir l’ordre dans un cadre extrêmement précis ? Comment, monsieur le Ministre, vous avez encore l’intention d’affaiblir nos forces de l’ordre déjà mise à mal par l’interdiction des armes à feu et des bâtons télescopiques. 

On sentait le Préfet de Police à bout de force. Harassé par une déjà longue période de violence, fatigué par des journées entières de guérillas urbaines, il ne put contenir sa colère :

Monsieur le Ministre, si vous deviez confirmer cette décision particulièrement mal venue, je serais au regret de vous présenter immédiatement ma démission. 

Dans le bureau du Ministère de l’Intérieur, la tension était à son comble. Monta un brouhaha de protestation dans l’assemblée tandis que les deux mouches citées plus haut, afin de combattre leur légitime stress, après plusieurs loopings autour des candélabres, s’enculaient sur une commode Louis XV. 

Monsieur le Préfet, mesdames, messieurs, il est évident que je ne prends pas cette décision à la légère et que si j’ai décidé la suppression des gaz lacrymogène, c’était pour les remplacer par un autre gaz, un gaz utilisé à l’hôpital quand on doit soulager un patient victime d’une fracture.  En cette période où la fracture sociale génère tant de souffrances, le gaz hilarant sera dorénavant l’arme que vous utiliserez pour vous défendre ! 

C’est ainsi que le samedi suivant, jour de manifestation, (le lundi étant dévolu à la lessive, le mercredi aux enfants, le dimanche à la messe, le vendredi au poisson et à l’humour de haute volée), on vit apparaître les premiers tirs de grenade à gaz hilarant. 

Dès les premiers tirs, on entendit la foule pouffer, glousser, d’abord, sous cape et rire jaune sous des gilets de la même couleur, puis beaucoup plus franchement. Bientôt, tout le monde riait, les manifestants, les policiers… 

Certains, réagissaient autrement, en s’endormant, en poussant des roupillons de bienheureux, anesthésiés sous l’effet des gaz hilarants. Sur les chaines d’informations, passait en boucle l’image d’un policier et d’un manifestant, tendrement enlacés, tous deux allongés sur la chaussée, tous les deux réunis dans un sommeil du juste, entrecoupé parfois de spasmes folâtres . Certains, le rire aux lèvres embrassaient les commerçants stupéfaits qui bientôt furent également pris par les convulsions incoercibles de la rigolade.

Dans la Maison Blanche, le Président américain, découvrant, abasourdi, toutes ces images sur Fox News,  pour la première fois de sa vie, les doigts engourdis sur son téléphone portable, ne trouva pas l’inspiration pour écrire un tweet.

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François Morel, hilare © Radio France / capture d'écran
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