C’est une histoire que j’aime beaucoup.

Robert Doisneau, dans le sud de la France, du côté de chez Giono, dans les Alpes, en Provence, un jour, dans un bistrot, rencontre un berger. Le berger lui parle de la transhumance, des centaines de moutons qui partent dans le petit matin, de la fidélité des chiens, de la longue marche, de la nature matutinale quand elle s’éveille, de la douceur des soirées, de la profondeur des sommeils. Robert donne son adresse « Je viendrai ! Ça m’intéresse ». Le berger se dit « un parisien, ça parle en l’air, il viendra pas. » Une semaine avant la transhumance, il prévient quand même Doisneau pour vérifier son pressentiment mais le jour du départ, contre toute attente du berger, Robert est là, avec ses appareils photographiques, ses rouleaux de pellicules et une casquette sur la tête parce que le matin  il fait pas chaud et l’après-midi, par contre, le soleil, ça tape.

Le voyage de transhumance accompli, des centaines de photos faites, le  photographe salue le berger qui lui dit « ce qui serait mieux, c’est que vous reveniez dans quelques mois parce que là, on refait le voyage mais dans l’autre sens, les moutons ont repris du poil de la bête, et comme ça, vous ferez des photos encore plus belles… »

Quelques mois plus tard, Robert est de nouveau là, fidèle au poste,  pour accompagner le berger. Il a  toujours ses appareils, ses pellicules argentiques et sa casquette parce que l’après-midi c’est un vrai cagnard alors qu’au petit matin, j’aime autant vous dire, il fait pas si chaud que ça…

Mais cette fois, ça se passe mal. Un jour, un camion fonce dans le troupeau. Des moutons se font écraser, et deux chiens aussi.

Rentré à Paris, Doisneau raconte son histoire à Jacques Prévert qui lui demande « Tu as pris des photos ? » 

« Non, répond Robert, j’ai consolé le berger. »

Et Prévert le poète souligne justement  « Et c’était comme si la vie, en instantané, avait fait le portrait de Doisneau. »

Robert Doisneau a photographié le jazz et la java, des artistes lyriques et des chanteurs de bar, des compositeurs de musiques contemporaine et des musiciens de balloches, sans a priori, avec ce goût des autres qui était sa marque de fabrique.

Ce matin, je vous parle de Doisneau parce que le problème, avec les expositions, quand elles durent longtemps, c’est qu’on croit qu’on a le temps. Par exemple, pour l’expositionDoisneau et la musique, on se dit qu’on est tranquille, vu qu’on a jusqu’au 28 avril 2019. 

Mais vous savez ce que c’est, le mois de janvier est quasi terminé, février est si court qu’on ne le voit pas passer, en mars on regarde les giboulées, en coup de vent, arrive avril et le premier mai on se dit « merde l’expo Doisneau, on l’a raté ».

Ce qui serait dommage parce que cette exposition dont la commissaire est Clémentine Déroudille (le terme « commissaire » va aussi bien à Clémentine qu’à moi un tutu de danseuse étoile) , parce que cette exposition, disais-je, accompagnée par la musique de Moriarty, parce que cette exposition, me répétais-je, qui présente aussi bien des photos de Jacques Higelin que de la chanteuse madame Lulu, de Thomas Fersen que de l’accordéoniste Pierrette d’Orient, par sa beauté, sa chaleur, son humour, sa façon joyeuse et légère  de traverser les époques et les émotions serait capable de consoler bien des bergers.

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