« T’en as mis du temps » a dit Noiret. « On commençait à s’impatienter » a fait Rochefort. « Je viens pas ici pour me faire engueuler» a répondu Marielle sur un ton conclusif.

Puisqu’à nouveau, ils étaient tous les trois réunis, ils se sont regardés avec leurs bonnes têtes de vieux chiens affectueux et ils se sont souris. Comme de fait, ils ont parlé de tout, de rien. 

De la vie, de la mort et des trains électriques.

Dans le ciel des comédiens, on a fait table ouverte. Le paradis ressemble à une auberge de province. Il  y a de la tomette par terre et aux murs des rideaux fleuris. En regardant par la fenêtre, on aperçoit des voitures mal garées et plus loin un étang où des hérons paressent. 

Le Bon Dieu, tout sourire, s’est fait la tête d’un restaurateur qui veut faire honneur à des convives de choix. « Vous êtes ici chez vous. Qu’est-ce qui vous ferait plaisir comme mise en bouche ?» Sous sa barbe blanche, le Seigneur tente de  prendre un air affable et des manières moins solennelles que d’habitude.

« C’est qui ce grand con ? » a fait Marielle sans même lui jeter un regard.

Noiret est tiré à quatre épingles. Rochefort a mis ses chaussures jaunes et Marielle a retrouvé la mémoire.

Une ambiance de copains, de mélancolie et de Pouilly-Fuissé.

On parle de tout et c’est pas rien. On parle de rien et puis c’est tout. On a l’émotion sincère mais pas expansive. Si on a besoin de pleurer on dit qu’on va pisser.

Dehors, sur les graviers, on entend le crissement d’une voiture italienne. On regarde par la fenêtre, c’est Mastroianni. « Vaffanculo » crie t’il en direction d’un héron tête en l’air qui lui aurait refusé la priorité.

Autour de la table, on rigole.

Et allez donc envoie la ritournelle de la chanson gnangnan et chauvine et vieux jeu. Réveille un peu le piano à bretelles. A chaque fois qu’on l’entend on a les larmes aux yeux.

Jean Carmet passera pour le dessert. Prévoyant, il apportera son tire-bouchon.

« Merde, ça fait du bien de se retrouver entre amis morts » a dit Marielle, une pointe de nostalgie dans la voix, pensant à regret à tous ceux qui ne les ont pas encore rejoint.

« Tout se passe comme vous voulez ? » demande le Bon Dieu avec sa gueule d’empeigne.

Marielle, Rochefort, Noiret se regardent, cherchent l’attitude à adopter pour lever les yeux au ciel mais c’est difficile quand on y est déjà… Reconnaissant qu’ils n’y parviennent pas, ils se lèvent, sortent, rejoignent leurs voitures respectives, cherchent dans les boites à gants les cartes routières  de l’enfer et du purgatoire, s’interrogent sur les routes les plus touristiques pour y parvenir, puis dans un nuage de fumée et d’éclats de rire, prennent la route pour de nouvelles aventures, tandis qu’à la fenêtre, le Bon Dieu, tout seul,  agite avec incrédulité l’addition des consommations. « Messieurs ! Messieurs ! La Maison ne fait pas crédit ! »

Marielle, se souvenant de Vialatte rigole avec le moelleux d’un saxophone contrebasse « La gravité est le plaisir des sots ».

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