Deux jours avant la fête des pères, tentons de réfléchir à la paternité en nous demandant, en hommage déférent à Alexandre Vialatte, ce que seraient devenus les hommes s’ils n’avaient pas eu de père.

Le 31 mai 1970 dans le journal La Montagne, Alexandre Vialatte philosophait sur la maternité : « Que seraient devenus les hommes s’ils n’avaient pas eu de mères ? L’humanité se composeraient d’orphelins. Recueillis par l’assistance publique, ils se promèneraient par deux, le jeudi, en longues files sur des routes mouillées, sous la surveillance tatillonne d’une vieille sœur un peu moustachue… »

Deux jours avant la fête des pères, tentons de réfléchir à la paternité en nous demandant, en hommage déférent à Alexandre Vialatte, ce que seraient devenus les hommes s’ils n’avaient pas eu de père.

Les hommes, sans doute, auraient un sentiment d’inachevé. Ils ignoreraient tout, devant le lavabo de la salle de bain, du bonheur d’être badigeonnés de savon à barbe les matins de joyeuse insouciance. Ils ne sauraient rien de l’océan qui sépare l’enfance de l’âge adulte puisqu’ils n’auraient jamais tenté d’enfiler leurs pieds beaucoup trop petits dans des souliers à lacets, interminables et cirés. Ils n’auraient jamais connu le vertige délicieux d’être transportés sur des épaules rassurantes les jours de fête foraine, un ballon de baudruche à la main qui aurait fini par éclater, suggérant l’éphémère de toute chose et la finitude de chaque vie. 

Si les pères n’avaient pas existé, les hommes auraient méconnu les triomphes d’Anquetil, les chorégraphies brutales sur l’écran noir et blanc de Roger Delaporte et du Bourreau de Béthune et les espoirs suscités par Mitterrand « un président jeune pour une France moderne ». Si les pères n’avaient pas existé, les hommes regardant un film de Chaplin auraient été dans l’impossibilité de se souvenir des notes approximatives sur l’harmonica Hohner de « Deux petits chaussons », le succès oublié d’André Claveau.

Mais si les pères n’avaient pas existé, les mères n’auraient cependant jamais consentis à abandonner les hommes dans des orphelinats. Ainsi, dans un monde sans père, les hommes auraient investi des pavillons de banlieue, auraient changé la bouteille de gaz, le filtre des aspirateurs et tondu la pelouse le samedi après-midi sans même réclamer d’argent de poche. Les hommes alors, auraient tenté de prendre la place des pères absents en se laissant pousser le poil au menton, en développant parfois des colères prétendument viriles. 

Non, les mères n’auraient jamais supporté l’image des hommes marchant en rang sur des routes accablantes, mouillées de pluies, mouillées de larmes, en casquettes et boutons dorées.

Voilà pourquoi les papas de la fin juin sont traditionnellement moins fêtés que les mamans de la fin mai. Ils ne reçoivent une cravate que si le bouquet de fleurs de la fête des mères n’a pas été trop imposant. Ils n’obtiennent fin juin un cendrier en coquillage peint seulement si la grâce artistique n’a pas été épuisée par la fabrication fin mai d’un collier de nouilles.

Les notions de fête des pères, de fêtes des mères tendent aujourd’hui à s’embrouiller. Les familles se singularisent. On peut fêter ses deux parents le même jour, avoir deux pères, avoir deux mères… Un jour, peut-être, on ne distinguera plus la fête des pères de celle des mères, on souhaitera indifféremment la fête des parents, considérant qu’à deux reprises dans l’année, il n’est pas si exagéré de fêter la dévotion, le courage, l’amour de celles et ceux qui ont consacré les plus belles années de leurs vies à des enfants impossibles à élever.

Et c’est ainsi que sont grands Allah, Jéhovah, Mahomet et le Bon Dieu des catholiques en barbe blanche sur son vaporeux nuage. 

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