Ce matin, Nicole est parisienne - parisienne par soutien, car normalement, son taux de Paris c'est seulement 15% (puisqu'elle n'est là qu'un jour sur sept, pour sa chronique).

Exceptionnellement, j'étais là ce lundi 15 avril et logeant du côté de Barbès, je devais manger avec un ami à 21h pour ne pas rater le Président. Sauf qu' à 19h21, il m'envoie un sms (mon ami, pas le Président) pour me dire « Y a Notre-Dame qui brûle »

Et comme Barbès, pour les non-Parisiens, c'est juste à droite de la butte Montmartre, un des rares points hauts de Paris, je suis montée sur ce sommet, et ce faisant, je me suis agglomérée aux centaines ou milliers de gens, qui tous regardaient effectivement Notre-Dame qui brûle !

Sauf que moi, je suis pas ma sœur qui est un genre de Trapenard méconnue : pleine de littérature et de sensibilité, donc je ne savais pas exactement pour qui pleurer. Moi je lis plus les cartes routières que les livres, donc je sais que sur le parvis de Notre-Dame que se trouve le zéro des routes de France. Et je me disais que si nos routes étaient des phrases, alors Notre-Dame serait notre majuscule commune. Et c'est triste une majuscule qui brûle. 

Bref, sur les marches de Montmartre, les gens regardaient l'incendie, avec la peine aux cœur, les larmes aux yeux, pour certains les bières à la main. Oui, je pense que jamais la recette du vendeur de bière à la sauvette n’a dû être aussi bonne... Il en faut bien un avec un avantage, mais pour les autres, c'était tristesse générale. Mais triste triste.

Si triste que personne n'a pensé à fêter un joyeux anniversaire à Bruno Lemaire pour ses 50 ans ce soir-là.

Non, car tous les Français étaient au chevet de la Notre-Dame... Tous penchés sur son lit, le lit de la Seine, à mesurer son pouls. Et progressivement, à compter les morts et les vivants. 

Les gens écrivaient disaient : "ouf ! Sauvés la couronne d'épine, la tunique de Saint-Louis,.  l'orgue, la croix, les rosaces et deux tours du beffroi".

Mais perdues à jamais la flèche de la Cathédrale, et la charpente du XIIIe siècle.

Alors partant des trottoirs avoisinant Notre-Dame, tristesse et soutien se sont propagés dans le monde, sautant les frontières des pays et de la foi.

Il y avait des mercis et des bravos dans toutes les langues pour les pompiers, dont j'espère que leur ministère saura gratifier leur profession par autres choses qu'un discours... Il y avait aussi ce petit message du Théâtre La Fenice de Venise qui disait : 

Notre-Dame, nous avons brûlé deux fois, et sommes revenus deux fois plus fort. Nous sommes à vos côtés. 

Et il y a avait ce petit tweet d'un certain Julien qui écrivait : 

Le patrimoine, c'est quoi ? C'est quand on pleure, même si c'est une cathédrale et même si on est un gauchiste athée.

Alors je me disais : "il se passe quand même un truc là..." 

Car personne n'est mort, mais on pleure... On pleure donc une histoire, un bien commun; mais concrètement, on pleure des charpentes de bois, donc la mort d’arbres déjà morts, mais parce qu'on sait que ces chênes de 800 ans ont vu passer tellement d’humains à leurs pieds. 

Et c'est ce qui fait que les humains d'aujourd'hui pleurent ces arbres comme les leurs.

Je me disais "Pétard qu'il est beau l'humain quand il fait ça" : quand au lieu d'être juste censé, rentable, il devient absurdement sensible. Et applaudit le pompier d'avoir sauvé un bois mort qui ne lui appartient pas ! 

Donc quand le général Gallet a annoncé «  La structure de notre dame est sauvée », j'ai eu envie d'ajouter « et la structure de notre société avec ». Car ça veut dire que ouf, il reste du sensible du solidaire. Car ce qui aurait vraiment triste, ça aurait été, qu'en plus de perdre Notre-Dame, personne ne s’en émeuve et que le seul à boire ses bières devant l'incendie, ce soit le vendeur à la sauvette pour écouler son stock. 

Alors que là... Pleurer devant ce qui brûle, ça veut dire qu'on mesure la chance qu'on avait d'avoir eu cette chose  et qu'on savourera d'autant mieux celles qui nous restent. Et ça invite, à chercher toutes les Notre-Dame qui brûlent dans notre quotidien. Ces choses qu'on ne chérit pas assez car on les voit tous les jours depuis longtemps. Comme pour moi, mes parents, qui sont mes préférés vieux monuments.

Ça peut être aussi ces choses qui brûlent dont on ne s'indigne pas assez : comme les orang-outans ou les acquis sociaux.

Et toutes ces choses qui sont sauvées par d'autres à qui peut-être on dit pas assez merci... ma copine Chloé assistante sociale qui, chaque jour et sans casque, sort des enfants des flammes de la vie, à qui je pourrais dire : "Ouaais Chloé, merci !"

Donc pleurer, s’émouvoir, s’insurger, s'unir, exprimer tristesse et gratitude... c'est un précieux feu que nous avons au cœur. 

Pourvu que celui-là, on ne l'éteigne pas.

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