On s’y attendait, nous savions tous que ça nous pendait au nez comme un gloubi dans la narine d’un adolescent sortant de l’hiver : nous allons finir par retrouver doucement une vie normale...

Une vie dans laquelle on se dit bonjour en se serrant les mains pleines de miasmes et où on embrasse comme du bon pain, des joues rosies par l’humide commissures des lèvres qui nous ont précédées.

Il faut que je vous l’avoue, la joie qui m’étreint à l’idée de nous retrouver, est matinée d’une légère appréhension d’y retrouver également, gouttelettes, haleine, postillon et souffles tièdes qui dans l’acidité d’un relent de bulle de champagne ou dans l’âcre remugle d’un café matinal nous impose cette odeur de tabac froid qui trop souvent l’accompagne. 

Je viens de passer un an, masquée, à respirer ma propre haleine, faut pas m’en vouloir si je ne saute pas de joie à l’idée de retrouver celles de mes collègues et néanmoins amis et dont le masque me fit oublier le temps d’un confinement, qu’aux alentours de neuf heures, cela fait au moins 7 heures qu’un matinalier ne s’est pas brossé les dents. 

Il faut ne jamais être entré dans un studio vers 8h57, pour ne pas comprendre que malgré tous les drames de cette pandémie, le port du masque n’a pas eu que de mauvais côtés. Pas question d’euphémiser la Covid et les drames qui l’ont accompagnés, les familles endeuillées, la crise, les souffrances, le retour de Francis Lalanne… Bon, vous me direz qu’il était déjà revenu avec les gilets jaunes et qu’à chaque drame, pof, il cire ses bottes, attache sa queue de cheval, enfile son jean et attrape sa guitare… à moins que ce soit l’inverse : Il attache ses bottes, cire sa queue de cheval, attrape son jean et finit par enfiler sa guitare. Là, il menace le premier journaliste qu’il croise, ”c’est une interview ou je chante…” Et hop, on lui tend le micro :

« Nous nous opposons à cette dictature puisque la France aujourd’hui, pour moi, enfin je le dis haut et fort, pour moi nous avons sombré dans la dictature. »

Sans la pandémie et le relâchement du suivi psychiatrique qui en découle, qui aurait pu imaginer qu’en vrai Francis Lalanne c’est Soljenitsine ou Navalny ? 

Qui aurait pu imaginer que près de trois jours après avoir dénoncé la dictature, sur une chaine du service public, dans une manifestation bordée de forces l’ordre à la solde d’un despote… Francis Lalanne soit toujours libre ? Et si Lalanne c’est Navalny suis-je la Anna Politkovskaïa de France inter ? Comment se fait-il que je puisse dénoncer la dictature sans risquer de finir embastillée ? Camarade Léa, camarade Nicolas, êtes-vous devenus par le truchement d’un extrait radiophonique, les frères d’armes d’une résistance qui s’ignore ? Doit-on avoir peur ? 

Faut-il gagner le maquis ou s’armer du courage de ceux qui au risque de leur vie, combattent le monstre froid du totalitarisme pour imposer par la force, au despote, de se soumettre enfin à ce que le calendrier électoral a visiblement fixé au printemps prochain. 

Alors je ne sais pas si j’ai vraiment hâte de retrouver une vie normale, mais ce dont je suis sûre c’est que les Lalanne, les anti-vax, les anti-masques, les anti-tout, les pro-Raoult, eux ne me manqueront pas. 

L'équipe
Thèmes associés