La semaine dernière, ici même, j’ai croisé Lionel Jospin.

Il est sorti du studio quand moi je suis entré, il a mis son masque, j’ai retiré le mien, tout ça était très graphique, on aurait dit le ballet du Bolchoï, sans tutus, puisque Lionel Jospin est quelqu’un de sérieux et que le mien était au pressing. C’était étrange de voir Jospin, parce qu’en 1990, j’avais manifesté contre lui, j’étais au lycée, il était ministre de l’éducation, j’ai dû crier à un moment « Jospin si tu savais, ta réforme où on s’la met », et il y a 8 jours, alors que j’aurais pu enfin lui dire où, je me suis dégonflé. Alors que physiquement c’est le même qu’en 90, il a moins bougé qu’un cordon bleu surgelé dont on n’aurait jamais brisé la chaine du froid. Non, je lui ai souri, il y a un moment de flottement, je me suis dit « oh c’est Jospin », il s’est dit « oh je sais pas qui c’est », et c’est tout. Quand je suis sorti, il n’était plus là, j’ai pensé que j’avais rêvé ou que c’était un fantôme, pourquoi pas, il est entièrement blanc. Quand on l’a sur un plateau télé, si on veut respecter des quotas, pour équilibrer, il faut inviter 60 antillais. 

Puis j’ai réfléchi et j’ai compris que je m’étais pas dégonflé, non, j’ai réalisé que Lionel Jospin ne provoquait pas chez moi la même chose qu’avant, un peu comme quand on est marié depuis 20 ans mais avec des vêtements. J’ai vieilli, je me suis calmé, une manif anti-Jospin aujourd’hui il me faudrait un banc pour faire une pause tandis qu’un chat dormirait sur mes genoux, je tricoterais un gilet raté que j’enverrais à Philippe Katerine qui me dirait « non, de mon point de vue, c’est un gilet valable, je vais le mettre ». Et je ne suis pas le seul, en 2020, tout le monde kiffe Jospin, c’est la Jospin-mania, même Mélenchon dit du bien de son livre, je serais à peine surpris si H&M sortait des T-shirts Jospin pour les jeunes. Et pourquoi ? Tout simplement parce que les années Jospin, ça nous rappelle notre jeunesse, sauf à Alain Duhamel qui était déjà âgé. Nos histoires d’amour, ça fait pareil, pardon mais on en a chié quand on s’est fait larguer par Stéphanie Lambert, on la revoit dans cette boum en train de rouler une pelle à Guillaume Martin sur Still Loving You de Scorpions, et 30 plus tard, on se souvient de quoi ? Du roulé à la framboise de la mère de Nathalie Sanchez, servi lors de la boum. La boum horrible se transforme en bons souvenirs, ce que Boris Cyrulnik appelle la résilience, ce que Cyril Lignac appelle un roulé à la framboise. Quand j’ai croisé Lionel Jospin jeudi, j’ai revu ma jeunesse, et les jeunes qui aujourd’hui détestent Macron, en 2045 feront la queue pour se faire dédicacer son bouquin, intitulé « J’ai pas fait grand-chose, mais en même temps, dans mon programme, y’avait rien ».

Regardez Nicolas Sarkozy, le monsieur nerveux, il y a 10 ans on avait l’impression qu’il était en train de se faire taser H24, là il est calme, c’est Louis la Brocante en moins speed. Les gens le haïssaient, maintenant il est plus aimé que la Biafine en août à Port Barcarès. Il sort un livre tous les 2 ans, il y a eu Passions, puis Le temps des tempêtes, on dirait des titres de séries de France 2, et il en vend plein. En fait dès qu’un président n’est plus au pouvoir, on l’adore, il y a juste 5 ans un peu galère à traverser, et après on a la vie de Mike Brant en 72. Même François Hollande revient, en vieux sage de la Corrèze, en bonze de Tulle, et on l’écoute, alors qu’on s’est à peine rendu compte qu’il est allé à l’Élysée, lui aussi d’ailleurs. Ça fait comme les chanteurs morts, on s’en fout un peu, puis ils meurent, et ils deviennent cultes : Annie Cordy. Là je redécouvre en tant qu’adulte la chanson Cho Ka Ka O, à 9 ans ½, j’étais passé à côté. Cho Ka Ka O, si tu me donnes tes noix de coco, moi je te donne tes ananas, pendant 35 ans j’ai cru que ça parlait de fruits. 35 années d’alimentation équilibrée pour rien. Bref, M.Jospin, je vous dis ce matin ce que j’ai pas osé vous dire jeudi dernier : je vous aime.

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