Le dessin de Jonaten du 04-01
Le dessin de Jonaten du 04-01 © Jonaten

Un pas de côté, hors la froideur des comptes-rendus, la complexité des rapports d’enquête, la politicaillerie, les accusations gravissimes, les scoops, invectives, dénégations maladroites ou scandaleuses… Un pas de côté et l’humain. On nous appelle les Karachi , c’était le titre du livre de Magalie Drouet et Sandrine Leclerc, filles d’employés de la DCN assassinés à Karachi, en 2002. Elles y réclamaient, bien sûr, des comptes à l’Etat, la vérité « tout simplement » est-on tenté de dire, sur l’attentat.

Mais on y lisait aussi l’incroyable inhumanité avec laquelle fut annoncée l’effroyable nouvelle aux proches des victimes, quand ils ne l’apprirent pas en regardant la télévision, l’exploitation politique éhontée du deuil des familles, le non-respect de leur douleur, de leur intimité ou encore la sécheresse d’une administration traitant sans grande empathie des « cas », des « dossiers »… mais encore la maigreur des « pensions » versées aux veuves. C’est cette dimension-là, qui peut-être vous viendra à l’esprit à la lecture, dans le quotidien Le Monde daté d’aujourd’hui, du témoignage de Gilles Sanson. Lui fait parti de ces victimes dont on ne parle jamais, quand on évoque « l’attentat de Karachi ayant fait 14 morts dont 11 Français », ou « l’attentat qui a coûté la vie à 11 de nos compatriotes », formules tellement rebattues qu’on pourrait les écrire avec des tirets. 11 Français tués, oui. Epouvantable tragédie. Mais aussi 12 de leurs collègues, eux-aussi français, grièvement blessés. Des victimes dont le monde médiatico-politique parle si peu. 6 de ces hommes ont porté plainte, en octobre dernier, pour coups et blessures involontaires, contre la DCN. Ils seront auditionnés, nous apprend Le Monde , à partir de mardi prochain, par la police, dans le cadre d’une enquête préliminaire. Gilles Sanson, nous dit encore l’article, est le seul des blessés à ne pas avoir perdu connaissance au moment de l’explosion.

« Il y a eu comme une boule de feu, j’ai décollé de mon siège puis mes jambes et mon bras gauche étaient cassés ». Gilles Sanson se souvient de cette mendiante, qu’il voyait tous les matins à côté du corps de laquelle on l’assoit : « sa tête était gonflée comme si on avait utilisé une pompe à vélo. Je revois sa paume ouverte, dans laquelle je n’ai jamais su glisser une pièce de monnaie, qui tombait et retombait sur moi ».

Gilles Sanson a passé six mois dans un fauteuil roulant. Ses pieds, « gros comme des ballons de football » dit-il, après l’explosion, avaient été inopérables pendant dix jours. Il raconte la souffrance, les images qui le hantent, la lézarde qui devient fossé entre les familles des disparus et les rescapés, l’impossible récit. Gilles Sanson a travaillé pendant 32 ans à la DCN. Il y était entré à l’âge de 32 ans, confiant, fier. La fierté, c’est toujours ce que ressentait ce fils d’électricien et de femme de ménage quand lui et ses collègues, tous des ouvriers, s’entendaient dire à chaque départ de Cherbourg : « Messieurs, vous représentez la France ! ».

© Audrey Pulvar

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