Je voulais vous parler ce matin de ce hors-série consacré par Philosophie Magazine à René Girard et à sa pensée construite autour du désir, entre les hommes, et de la naissance de la violence. Un désir triangulaire, qui tenaille chacun d’entre-nous. Sujet, médiateur et objet sont les trois sommets du triangle. Le sujet, chacun d’entre-nous ; le médiateur, celui que nous souhaitons imiter et l’objet, la transition qui matérialise ce mimétisme. Puisque le mimétisme est rarement couronné de succès, soit parce que le médiateur que nous souhaitons imiter est vraiment hors de portée, soit parce qu’accessible, il en devient un rival qui convoite autant que nous l’objet. La violence est forcément au bout du chemin. « Il y a chez l’homme », nous dit Girard, dans un entretien accordé en 2008 au magazine et re-publié pour ce numéro spécial, « il y a chez l’homme une spirale ascendante de rivalité, de concurrence et de violence ». Alors ? On fait quoi pour éviter de déclarer la guerre à son prochain vingt fois par jour ? On se choisit un bouc-émissaire, qui a le mérite, au moins ponctuel, de recréer l’unité sociale. Le meurtre fondateur, puis régulièrement répété, d’un bouc-émissaire, est le fondement, nous dit Girard, de la création et de la survie des sociétés. On se prend à penser qu’il est aussi, non pas le fondement, mais le ressort usé de dirigeants politiques jouant leur survie.

Or, le propre du bouc-émissaire, par essence différent de la masse, c’est qu’il est innocent des maux qui lui sont attribués. Peu importe, au fond, pour la foule qui le lynche. Ce qui compte c’est la concorde nouvelle qui régnera, le temps de la cristallisation des passions collectives contre lui.

On lira, dans ce passionnant hors-série, les déclinaisons de la pensée de Girard, par des scientifiques de divers horizons et leur lecture de la société mondiale d’hyper-consommation et d’hyper-concurrence sous les prismes de René Girard. On lira encore le point de vue de l’écrivain et essayiste Pierre Pachet sur l’œuvre de Girard et son lien avec la dictature de la méritocratie. Dans un monde prônant l’égalité des êtres humains, c’est l’angoisse de l’indifférenciation qui surgit. Une tenaille par laquelle la plupart d’entre nous tente de ne pas se laisser broyer. Trouver sa place, sa goulée d’air, entre la standardisation des modes de vie et de pensée, et l’impératif de différenciation par le haut, le mérite, dont on nous rebat les oreilles dès le premier souffle ?

© Audrey Pulvar



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