Manifestation en Grèce
Manifestation en Grèce © Farfahinne

C’est un cri muet. Photo glaçante, publiée en Une du Figaro ce matin. Un manifestant, la cinquantaine bonhomme, bouche béante, visage déformé par l’indignation, ou la colère ? Devant lui une banderole, derrière, floue, la foule. « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche ». Qu’aurait pensé Césaire de cet homme creuset de tous les hommes, fusion de toute la colère d’un peuple contre l’injustice qui lui est faite ?

Les Grecs disent non. Non, après une baisse des traitements et des retraites des fonctionnaires, après l’annonce de la suppression des postes de la moitié d’entre eux en trois ans, après la triple augmentation de la TVA, la privatisation de presque tout ce que le pays comptait de fleurons, et alors que les « marchés » lui demandent de nouvelles réductions de ses dépenses publics.

Les Grecs n’en peuvent plus de se serrer la ceinture. Bien sûr, ils reconnaissent que certains abus subsistent, mais au nom de quoi, s’écrient-ils, ceux qui paient l’addition des turpitudes des banques et de gouvernements truqueurs seraient-ils toujours les mêmes ? Pourquoi l’Eglise, deuxième propriétaire foncier de l’archipel et les fameux armateurs grecs ne sont-ils pas taxés ? Le gouvernement donne-t-il l’exemple, cloîtré qu’il est, dans l’ombre des grands couloirs de ses palais ? Les Grecs disent non et ne se lassent pas des scansions des manifestations. Ils inventent de nouvelles formes d’action, dont la plus spectaculaire est le refus, par des centaines de milliers de fonctionnaires, d’appliquer les réformes imposées par le FMI et les agences de notation.

« Le peuple grec ne pourra pas suivre », dit une athénienne. « Le moral des gens est gravement atteint, ajoute-t-elle. Les boutiques ferment, les unes après les autres. On voit de plus en plus de gens fouiller les poubelles. Ils se sentent piégés et pensent au suicide ».

Ce n’est pas qu’à Athènes, c’est de tout le pays que sourd la contestation. Ils ne veulent pas de cette peur permanente : perdrai-je mon emploi demain ? Quelle vie pour mes enfants ? Combien de temps mon épargne tiendra-t-elle ? Quand serai-je contraint de dormir dans la rue ? Ils voudraient pouvoir faire confiance au pays, mais ont le sentiment d’être bien peu de chose, au regard des enjeux de cette crise. Encore un effort camarade ! Interrogé dans Le Figaro , l’écrivain grec Apostolos Doxiadis estime que « la Grèce est commandée par une classe politique qui n’a pas de conscience collective ». D’après lui, « le pays abrite une société où personne n’a le sens du devoir et chacun travaille pour ses propres intérêts ». Une société qui se rebelle alors que sur le papier, elle est censée accepter une nouvelle politique de rigueur et d’importantes réformes structurelles. Une société où, du chauffeur de taxi à l’inspecteur des impôts on a décidé de faire bloc. On repense à la conclusion du dernier livre de Gérard Mordillat, intitulé Il n’y a pas d’alternative , dans lequel il imaginait que seule une révolte pourrait renverser la toute puissance des banques sur les peuples. Le vent se lève-t-il ?

© Audrey Pulvar

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