Hannah Arendt
Hannah Arendt © G4GTi /

Pour monter un peu, trouver de l’oxygène, quand deviennent asphyxiantes les algarades au ras des pâquerettes à propos du sexe des anges, de la dimension prétendument scandaleuse d’un prophète à la bouille rigolarde posant les bonnes questions dans un hebdo n’ayant jamais fait commerce du politiquement correct ou du scandale imaginaire d’un –sublime- portrait de Christ monté sur scène. Pour se nourrir l’esprit de joutes au moins différentes si ce ne sont plus intéressantes, on aimerait trouver le temps de se plonger dans Ecrits Juifs , une série de textes inédits signés Hannah Arendt et publiés par Fayard.

Aude Lancelin, du magazine Marianne , les a lus et nous en donne fortement envie, pour ce que ces écrits semblent éclairer du travail, de la vie et des combats de la philosophe allemande. Avec ses Ecrits Juifs , nous dit Aude Lancelin, voilà Arendt sinon réhabilitée, du moins envisageable sous un autre jour que cette soi-disant femme au cœur sec, égoïste, peu soucieuse du sort des juifs en général, complaisante à l’égard de leurs bourreaux, dont les détracteurs caricaturent la pensée sur la banalité du mal, incarnée par Adolf Eichmann dans son fameux Eichmann à Jérusalem ou les attaques contre les « conseils juifs » de l’Allemagne des années 30, qu’Arendt rend coresponsable de l’extermination planifiée par les nazis.

Arendt presque aussi détestée qu’elle est idolâtrée, se dévoile dans ces textes inédits. A moins qu’il ne s’agisse que d’une réalité occultée par les polémiques : son engagement sans faille, de toute une vie, pour les siens, le peuple juif, sa diaspora. Ainsi, quand elle appelle, dans des lignes datant de 1941, à constituer une armée juive, constituée de volontaires de tous les pays, pour résister à l’oppression nazie, ou qu’elle écrit inlassablement des milliers de pages sur l’antisémitisme, le sens de la négation des êtres en raison de leur identité profonde, intrinsèque et non de ce dont ils emplissent un corps, une existence, une relation à l’autre.

Arendt, excessive dans sa vindicte contre les conseils juifs, mais tout aussi entière dans sa défense d’un sionisme antinationaliste et anti-chauvin, farouchement opposée à « l’assimilation » du juif, de l’étranger, à une communauté nationale qui n’en voudra pas plus de lui. Enthousiaste à l’idée de la fondation de l’Etat d’Israël, mais mettant très vite en garde, avant tous les autres contre, les dérives de cette « expérience », son inquiétude face à la possibilité que l’antisémitisme ne mue vers l'antisionisme, face au choix isolationniste de l’Etat juif d’établir des liens avec la lointaine Amérique plutôt qu’avec les Etats arabes voisins et dès lors « occupé[e] à [son] auto-défense physique au point d’y perdre tous [ses] autres intérêts ». Arendt qui paiera cher la crainte exprimée, qu’au « juif paria » succède un « Etat paria ».

© Audrey Pulvar

Référence :

"Hannah et ses frères",Marianne

__N° 759 du 5 au 11 novembre.



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