Le dessin de Jonaten du 08-02
Le dessin de Jonaten du 08-02 © Jonaten / Jonaten

L’image est saisissante. Vue aérienne d’un boulevard du Ménilmontant et d’une avenue de la République disparaissant sous une marée humaine dont ni l’altération du temps sur la qualité de la photo, ni la confusion du grand nombre n’atténuent la dignité, le silence, la force. C’est la France de 1962 qui se masse là. Combien, cent mille ? Deux cents ? Un million ? En ce 13 février, c’est tout le pays qui s’interroge, un sanglot serré au fond de beaucoup de gorges, tandis que cette foule silencieuse accompagne vers le cimetière du Père Lachaise les morts faits par la police cinq jours avant, quand elle a chargé des manifestants pour l’Algérie indépendante. 9 morts et 250 blessés, alors que la manifestation allait se disperser, à hauteur du métro Charonne. Ce n’est pas la première fois qu’une manifestation est ainsi disloquée dans le sang, alors que le Préfet de Police Maurice Papon tient la capitale. Mais c’est peut-être la fois de trop. Le point de bascule après lequel, pour l’opinion, il devient majoritairement impératif de mettre fin à la guerre. Pour l’opinion, oui. Pour les politiques, et singulièrement le Général de Gaulle, l’affaire était sans doute pliée dès 1961. Parmi les 9 morts de la manifestation du 8 février, figuraient 8 militants communistes. Ceci explique-t-il que cinquante ans après, seul L’Humanité , parmi les grands quotidiens nationaux, fasse ce matin une place à cette date terrible pour le pays ? Témoignages et récits bouleversants. Et cette reproduction de la Une du quotidien au lendemain de la manif… Bizarre cette Une . Deux grands trous blancs semblent déséquilibrer sa maquette : c’est la censure. « Il y avait un homme en permanence au journal, à la composition », témoigne le journaliste Jean Le Lagadec, « il avait tout pouvoir. C’était un fonctionnaire d’autorité. Lui n’était pas personnellement en cause. C’était quelque chose de difficile à supporter, d’inimaginable. Nous étions obligés de l’accepter sinon le journal ne sortait pas. Nous paraissions avec des espaces blancs, là où la censure nous interdisait de nous exprimer. (…) Les espaces blancs signifiaient qu’il y avait des choses importantes qu’on n’avait pas le droit de dire… ».

1962… hier donc. Jean Le Lagadec, encore « Je devais écrire mon reportage à partir de ce qui se passait place de la Bastille où tous les cortèges devaient converger. Quand j’y suis arrivé, il n’y avait que des flics. C’était inimaginable, sinistre. Ils occupaient tout l’espace. On ne voyait qu’une marée brillante de casques. Ils étaient tous harnachés pour affronter les manifestants. Il y avait une forêt de «bidules », ces longs bâtons de bois qui allaient s’abattre sur nous. J’avais suivi le cortège qui venait de la République par le boulevard Beaumarchais. Dès qu’il est arrivé aux abords de la place, les policiers se sont mis à cogner dur, provoquant un mouvement de repli. Il y a eu un regroupement assez important vers le boulevard Voltaire, mais ma mission était de rester côté Bastille, donc j’ai quitté ces manifestants. Pour moi, il n’y a pas le moindre doute, les policiers avaient reçu des consignes strictes : ’Cognez, cognez et faites refluer les manifestants’ »

C’était en France, en 1962.

© Audrey Pulvar

Son d'archive diffusé :

"Les obsèques des victimes de la manifestation du 8 février"

Les Actualités Françaises - 14 février 1962

Source : INA

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