Le dessin de Jonaten du 08-05
Le dessin de Jonaten du 08-05 © Jonaten / Jonaten

Avez-vous remarqué combien la Culture fut un sujet absent de la campagne électorale pour la présidentielle française ? Sujet mineur ?

En 2009 paraissait dans la collection Folio le petit livre : Une rencontre , de Milan Kundera.

L'écrivain y jetait quelques réflexions sur "[ses] vieux thèmes, [ses] vieux amours".

Que restera-t-il de toi, Bertolt ?

En 1999, un hebdomadaire parisien (l'un des plus sérieux) a publié un dossier sur "Les génies du siècle". Ils étaient dix-huit au palmarès : Coco Chanel, Maria Callas, Sigmund Freud, Marie Curie Yves Saint Laurent, Le Corbusier, Alexander Fleming, Robert Oppenheimer, Rockefeller, Stanley Kubrick, Bill Gates, Pablo Picasso, Ford, Albert Einstein, Robert Noyce, Edward Teller, Thomas Edison, Morgan. Donc : aucun romancier, aucun poète, aucun dramaturge ; aucun philosophe ; un seul architecte ; un seul peintre mais deux couturiers ; aucun compositeur, une cantatrice ; un seul cinéaste (à Eisenstein, à Chaplin, à Bergman, à Fellini, les journalistes ont préféré Kubrick). Ce palmarès n'était pas bricolé par des ignorants. Avec une grande lucidité, il annonçait un changement réel : le nouveau rapport de l'Europe à la littérature, à la philosophie, à l'art.

Les grandes personnalités de la culture, les a-t-on oubliées ? Oubli n'est pas le mot exact. Je me rappelle qu'à la même époque, vers la fin du siècle, une vague de monographies nous inonda : sur Graham Greene, sur Ernest Hemingway, sur T.S. Eliot, sur Philip Larkin, sur Bertolt Brecht, sur Martin Heidegger, sur Pablo Picasso, sur Eugène Ionesco, sur Cioran, et encore et encore...

Ces monographies débordant de fiel (merci à Craig Raine qui a pris la défense d'Eliot, merci à Martin Amis qui a pris celle de Larkin) rendaient clair le sens du palmarès de l'hebdomadaire : les génies de la culture, on les a écartés sans aucun regret ; c'est avec soulagement qu'on a préféré Coco Chanel et l'innocence de ses robes à ses coryphées culturels tous compromis avec le mal du siècle, sa perversité, ses crimes. L'Europe entrait dans l'époque des procureurs : l'Europe n'était plus aimée ; l'Europe ne s'aimait plus.

Cela veut-il dire que toutes ces monographies étaient particulièrement sévères envers les œuvres des auteurs portraiturés ? Ah non, à cette époque l'art avait déjà perdu ses attraits, et les professeurs et connaisseurs ne s'occupaient plus ni des tableaux ni des livres mais de ceux qui les avaient faits ; de leur vie.

A l'époque des procureurs, qu'est-ce que cela veut dire, la vie ?

Une longue suite d'évènements destinée à dissimuler, sous sa surface trompeuse, la Faute.

Pour trouver la Faute sous son déguisement, il faut au monographe le talent du détective et un réseau de mouchards. Et pour ne pas perdre sa haute stature savante, il lui faut citer les noms des délateurs en bas de pages, car c'est ainsi qu'aux yeux de la science un ragot se transforme en vérité.

J'ouvre grand le livre de huit cents pages consacré à Bertolt Brecht. L'auteur, professeur de littérature comparée à l'université du Maryland, après avoir démontré en détail la bassesse de l'âme de Brecht (homosexualité dissimulée; érotomanie, exploitation des maîtresses qui étaient les vrais auteurs de ses pièces, sympathie pro-stalinienne, penchant pour le mensonge, cupidité, froideur du cœur) arrive enfin (chapitre 45) à son corps , notamment à sa très mauvaise odeur qu'il décrit dans tout un paragraphe ; pour confirmer la scientificité de cette découverte olfactive, il indique, dans la note 43 du chapitre, qu'il tient "cette description minutieuse de celle qui était à l'époque chef du laboratoire de photo au Berliner Ensemble, Vera Tenschert", laquelle lui en a parlé "le 5 juin 1985" (soit trente ans après la mise au cercueil du puant).

Ah, Bertolt, que restera-t-il de toi ?

Ta mauvaise odeur, gardée pendant trente ans par ta collaboratrice fidèle, reprise ensuite par un savant qui, après l'avoir intensifiée avec les méthodes modernes des laboratoires universitaires, l'a envoyée dans l'avenir de notre millénaire.

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