Le dessin de Jonaten du 09-12
Le dessin de Jonaten du 09-12 © Jonaten / Jonaten

La condamnation à la peine de mort de Mumia Abu Djamal commuée en prison à vie, alors que l’homme a déjà passé 30 ans derrière les barreaux, nous incite à nous replonger dans les écrits d’Albert Camus.

Extrait de Lettres à un ami allemand .

« D’une prison que je sais, un petit matin, quelque part en France, un camion conduit par des soldats en armes mène onze Français au cimetière où vous devez les fusiller. Sur ces onze, cinq ou six ont réellement fait quelque chose pour cela : un tract, quelques rendez-vous, et plus que tout, le refus. Ceux-là sont immobiles à l’intérieur du camion, habités par la peur, certes, mais si j’ose dire, par une peur banale, celle qui étreint tout homme en face de l’inconnu, une peur dont le courage s’accommode. Les autres n’ont rien fait. Et de se savoir mourir par erreur ou victimes d’une certaines indifférence, leur rend cette heure plus difficile. Parmi eux, un enfant de seize ans. Vous connaissez le visage de nos adolescents, je ne veux pas en parler. Celui-là est en proie à la peur, il s’y abandonne sans honte. Ne prenez pas votre sourire méprisant, il claque des dents. Mais vous avez mis près de lui un aumônier dont la tâche est de rendre moins pesante à ces hommes l’heure atroce où l’on attend. Je crois pouvoir dire que pour des hommes que l’on va tuer, une conversation sur la vie future n’arrange rien. Il est trop difficile de croire que la fosse commune ne termine pas tout : les prisonniers sont muets dans le camion. L’aumônier s’est retourné vers l’enfant, tassé dans son coin. Celui-ci le comprendra mieux. L’enfant répond, se raccroche à cette voix, l’espoir revient. Dans la plus muette des horreurs, il suffit parfois qu’on homme parle, peut-être va-t-il tout arranger. « Je n’ai rien fait dit l’enfant. – Oui, dit l’aumônier, mais ce n’est plus la question. Il faut te préparer à bien mourir.- Ce n’est pas possible qu’on ne me comprenne pas. – Je suis ton ami et, peut-être, je te comprends. Mais il est tard. Je serai près de toi et le Bon Dieu aussi. Tu verras ce sera facile. »

(…)

« Les autres se taisent. Il faut penser à eux. L’aumônier se rapproche de leur masse silencieuse, tourne le dos pour un moment à l’enfant. Le camion roule doucement avec un petit bruit de déglutition sur la route humide de rosée. Imaginez cette heure grise, l’odeur matinale des hommes, la campagne que l’on devine sans la voir, à des bruits d’attelage et des cris d’oiseau. L’enfant se blottit contre la bâche, qui cède un peu. Il découvre un passage étroit entre elle et la carrosserie. Il pourrait sauter, s’il voulait. L’autre a le dos tourné, et sur le devant, les soldats sont attentifs à se reconnaître dans le matin sombre.

Il ne réfléchit pas, il arrache la bâche, se glisse dans l’ouverture et saute. On entend à peine sa chute, un bruis de pas précipités sur la route, puis plus rien. Il est dans les terres qui étouffent le bruit de sa course. Mais le claquement de la bâche, l’air humide et violent du matin qui fait irruption dans le camion ont fait se détourner l’aumônier et les condamnés. Une seconde, le prêtre dévisage ces hommes qui le regardent en silence. Une seconde où l’homme de Dieu doit décider s’il est avec les bourreaux et les martyrs, selon sa vocation. Mais il a déjà frappé contre la cloison qui le sépare de ses camarades. Achtung. L’alerte est donnée ».



Extrait musical diffusé :

« Göttingen » chanté par Barbara

Extrait de l’album « Le mal de vivre »

1964



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