Le dessin de Jonaten du 09-03
Le dessin de Jonaten du 09-03 © Radio France / © Jonaten - 2012

Quels mots, pour quelle réalité ? Un long choc et le sol grondant, gondolé, grinçant, hurlant, ouvert, se dérobant : un aperçu de fin du monde. Une mer animale levée, sa langue monstrueuse gonflant à mesure qu’elle approche, charriant des débris aux allures de fétus, vus d’en haut, armes supplémentaires du mur de boue qui galope, armes qui vont broyer, parachever, pulvériser sur leur passage, sauver aussi parfois. Planche de salut. Le premier anniversaire du séisme du tsunami et de la catastrophe nucléaire qui ont frappé le Japon, et donc le monde, et donc chacun d’entre-nous, s’étale à longueur de pages et tout le week-end, puisque c’est la journée de dimanche qui marquera ce premier anniversaire, des images de dévastation, sidération… au-delà de l’effroi. Les Japonais, peuple digne, qui ravale son chagrin ? Courrier International bat en brèche ce cliché. La parole que prennent dans ses colonnes des poètes, des citoyens lambdas, c’est une colère, une indignation, un appel à penser plus à soi et par soi. A faire moins nombre, masse docile, à moins s’oublier, être moins poli et plus individu. « Il faut s’entraîner à enlever son collier et être prêt à montrer les crocs une fois acculé à une telle situation », dit l’écrivain Kenji Maruyama. « Il faut qu’individuellement nous nous livrions à une investigation scrupuleuse. Quelle signification revêt pour chacun de nous cette triple catastrophe ? Lors de ces événements, qui a réagi et comment ? Il faut mener une enquête minutieuse, non pas en adoptant l’avis des autres mais en se forgeant sa propre idée. Ma façon de vivre jusqu’ici était elle vraiment juste ? Moi-même n’ai-je pas cru au mythe du nucléaire ? Pourquoi ai-je fini par y croire ? Il faut tout remettre en question ». Tout remettre en question, c’est aussi ce que fait une grande enquête de l’Asahi Shimbun, retranscrite dans Courrier International. Elle porte sur les trois jours qui ont suivi le tsunami, trois jours pendant lesquels, les autorités ont sciemment menti, minimisé la gravité de la situation aux abords de la centrale de Fukushima, alors qu’un réacteur, puis deux, puis trois, puis quatre étaient endommagés par des explosions et laissaient s’échapper des matières radioactives. Des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées dans des zones qu’elles croyaient sûres, fuyant la mer, mais ne sachant pas que la vraie menace était désormais dans l’air qu’elles respiraient. Dans certains quartiers situés à une vingtaine de kilomètres de la centrale, des habitants ont passé plusieurs semaines chez eux, avant d’apprendre, incidemment, qu’ils s’exposaient à de dangereuses doses de radioactivité. Ce que veulent les poètes, c’est la vérité et la sagesse de ne pas reproduire les mêmes erreurs. Mais les leurs sont-ils prêts à mener un tel combat ?

« Nous sommes probablement déjà en train de chuter », écrit le poète Yo Henmi. « Il me semble inconcevable qu’un changement se produise à brève échéance dans le domaine de la production d’énergie et d’armes nucléaires. Des tragédies autrefois inimaginables – les attentats du 11 septembre, le tsunami, la crise nucléaire du 11 mars-, se succèdent et si l’on persiste sur la voie du surdéveloppement, des événements imprévisibles ne manqueront pas de se produire. Notre monde intérieur se délite. »

© Audrey Pulvar

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