Travailleurs ouvriers Ontario, 1941
Travailleurs ouvriers Ontario, 1941 © BiblioArchives / LibraryArchives

C’est une courte phrase. Ou plutôt deux. Hoquet. On se frotte les yeux, on relit, deux trois, quatre fois. On tord les mots à la recherche d’un sens qui nous aurait échappé. Il n’a pas pu dire cela, ou alors il ne s’est pas rendu compte de ce que ces mots, écrits noirs sur blancs pouvaient signifier. Ou encore, il aura été mal compris du journaliste censé retranscrire ses propos. On n’y croit pas à ces deux phrases de Robert Guédiguian, dans une longue et à priori belle interview accordée à l’hebdomadaire Télérama en kiosque ce matin. Tout commence très bien pourtant. Guédiguian retrouve « sa tribu », nous dit Mathilde Blottière, qui l’a interrogé. Ariane Ascaride, Gérard Meylan, Jean-Pierre Darroussin… Guédiguian, c’est une fidélité à lui tout seul. A ses amis, à ses acteurs, au monde ouvrier dont il est issu, à ses idées, à ses révoltes et aux combats portés par ses films. Le moteur de son nouveau long-métrage, « Les Neiges du Kilimandjaro » ? L’altruisme, cette forme de solidarité tellement caractéristique de ceux qui ont peu, ou rien. Les pauvres ? Il en avait marre de les voir, au cinéma, « affublés de tous les vices », « responsables de tous les maux », « drogués, séropositifs, incestueux », « comme si les intellectuels et les artistes en voulaient au peuple, tant encensé en 68, de ne pas avoir fait la révolution qu’ils attendaient de lui ». Curieux, c’est exactement la remarque qu’on est tenté de lui retourner, en tombant un peu plus loin, à la lecture de cette interview, sur une étonnante vision du monde du travail. Guédiguian regrette le temps où la classe ouvrière était visible. Nous aussi. « Elle avait des territoires à elle, ces grandes unités industrielles aujourd’hui disparues », déplore-t-il. « A Marseille, à la sortie des quais, ils étaient des milliers, en bleu de travail, la clope au bec… Aujourd’hui, les nouveaux ouvriers portent des chemises blanches et travaillent au chaud, dans des bureaux : les employés de France Télécom, par exemple. Ils ne se considèrent pas comme des prolétaires, pensent disposer d’un statut supérieur, mais ils gagnent le Smic ». Ah bon ? Ainsi, parce que le travail a changé, le travailleur serait moins valeureux ? Risquer de se voir broyer un bras par une machine serait plus méritoire que se défenestrer de son chaud bureau, poussé à bout, harassé par le manque de considération, le harcèlement moral, la perte de repères professionnels ou le sentiment d’être un pion, un meuble, un objet, variable d’ajustement de la course à la compétitivité, la traque des coûts inutiles et l’impératif du rendement ? Privilégiés, les cols blancs ? Supérieurs ? Comme si l’on pouvait trier, les bons des mauvais pauvres. Subir la pression d’un petit chef en usine, le bruit, la poussière, les émanations toxiques, confèrerait un statut plus noble que, par exemple, à Pôle Emploi, être pris en tenaille entre la détresse de centaines de chômeurs, tous les jours, leurs menaces, leurs insultes quand la pression monte et les exigences d’une hiérarchie elle-même sommée de trouver moyen d’enjoliver les chiffres du non-emploi ? Parfois, là aussi, le suicide, au bout. Et que dire de la précarisation à outrance du statut de travailleur aujourd’hui ? Non décidément, on ne comprend pas quelle mouche à pu piquer Robert Guédiguian. C’est forcément nous qui le comprenons mal.

© Audrey Pulvar

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