Les taxis filent, et se faufilent avec la même rageuse énergie faisant bien peu cas du piéton qui oserait avancer d’un pas sur l’asphalte alors que le feu passe au vert. Les vendeurs de hot-dogs chroniquent toujours, laconiques, le temps qui passe et la vie comme elle va. Central Park, ses vélos, ses joggeurs, ses écureuils, ses fiacres kitschs, Times Square, ses enseignes, encore plus lumineuses. Trois heures du mat’, on y voit mieux qu’en plein jour. Et tant pis pour la planète. La ville étouffe dans les gaz d’échappement, les limousines ronronnent, six, huit, dix longues vitres fumées et presque autant de portières. Comment négocie-t-on un virage avec des engins d’une telle longueur ? Hier soir, les élégantes étaient de sortie. Elles qu’on regardait le matin marcher, tranquilles, sous une pluie diluvienne, tailleur pantalon chic enfoncé dans de hideuses bottes en caoutchouc, les voilà transformées, à peine sorties du bureau, tirées à quatre épingles, fleurant bon les parfums de luxe, et prêtes à profiter de l’évènement de la semaine : la Fashion Night Out. Nocturnes pour V.I.P, dans plus de 1 000 boutiques dans la ville. L’évènement accompagne la traditionnelle fashion week, mais il a été créé, me dit une vendeuse, pour lutter contre la sinistrose liée à la crise de 2008. Cocktails élitistes. Files d’attentes nerveuses et videurs intraitables. New York is alive ! Pas de bannière étoilée pavoisant les rues, ni d’émoi particulièrement palpable. Manhattan vit. A deux jours du dixième anniversaire des attentats du 11 septembre, le cœur de la ville la plus fantasmée au monde palpite à un rythme indifférent. Ou presque. Les Américains sont de moins en moins nombreux, 36%, à craindre des attaques terroristes ? A New York, plus d’un habitant sur deux redoute une nouvelle tragédie. Pas plus tard qu’hier, derrière les sourires et la résille des bulles de champagne, on apprenait que des menaces « précises, crédibles, mais non confirmées » à propos d’un attentat le 11 septembre prochain sont étudiées par la sécurité intérieure. Ce matin encore, ce matin toujours, la douleur sera au rendez-vous, pour des dizaines de milliers d’habitants de la ville. Journaux et sites Internet regorgent de témoignages des proches des victimes de 2001, qui tous, disent leurs difficultés à dépasser leur deuil, à remiser la rage ou le désespoir, 10 ans après. Trop de célébration, ou trop peu ? Trop de place laissée à l’émotion des familles, ou pas ? Construire un mémorial ou un centre commercial ? Mettre en cause les errements de la CIA, ou admettre la fatalité d’un attentat suicide ? Tout se discute, tout se réécrit. Comme si le chagrin, l’incompréhension et le sentiment d’injustice n’en finissaient pas de broyer les cœurs. Comme si toutes les guerres menées au nom de la lutte contre l’axe du mal ne suffiront jamais à ramener les sourires éteints par l’image, inextinguible, d’un avion percutant une tour, dans un ciel infiniment bleu. © Audrey Pulvar

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