Le dessin de Jonaten du 10-02
Le dessin de Jonaten du 10-02 © Jonaten / Jonaten

MAULER :

(…)

Et si l’on procédait à un grand lancement

De votre institution, seriez-vous disposés,

Pourvus de soupe chaude et de bonne musique,

De maximes sacrées choisies avec grand soin,

D’un asile au besoin pour les cas les plus graves,

Seriez-vous disposés à répéter partout

Que nous sommes de braves gens, qui veulent Faire le bien, en ces temps de malheur ?

Car il faut prendre des mesures draconiennes

Qui pourront sembler dures parce qu’elles vont

En frapper quelques-uns, et même davantage,

Disons-le : la plupart, en un mot : presque tous.

Mais c’est le seul moyen de sauver ce système,

De ventes et d’achats dans lequel nous vivons,

Et qui a certes ses revers.

SNYDER :

Pour presque tous. Je vous comprends. Nous le dirions.

MAULER :

Je fusionne vos usines

En un seul trust ;

Je prends la moitié des actions.

Les fabricants :

Quel cerveau !

MAULER :

Ecoutez, chers amis !

Cette difficulté dont nous avons souffert

Est sur le point d’être levée.

Misère et famine, désordre et violence,

N’ont qu’une cause et la voici :

Il y avait trop de viande.

Le marché a été saturé cette année,

Et c’est pourquoi les cours sont tombés à zéro. Donc, pour tenir les prix, nous avons décidé,

Ensemble, éleveurs et industriels,

De mettre un frein à l’anarchie de l’élevage,

De limiter des bœufs le nombre sur le marché,

D’éliminer du stock l’excédent actuel ;

Bref, de brûler un tiers du bétail existant.

TOUS :

Quelle solution simple !

SNYDER :

Pardon, si ce bétail a si peu de valeur

Qu’on pense à le brûler, ne pourrait-on

En faire don à ceux qui attendent dehors

Et qui sauraient si bien l’utiliser ?

MAULER :

Mon cher Snyder, vous n’avez pas compris

Le fond de la question. Tout ce monde dehors :

Ce sont les acheteurs !

On ne le croirait pas.

Ils ont beau nous sembler inférieurs, superflus,

Et parfois importuns, il ne peut échapper

A qui veut bien aller au fond des choses,

Que les acheteurs, ce sont eux ! Quoi qu’il en soit,

Et même si beaucoup ne le comprennent pas,

Il faudra lock-outer un tiers des ouvriers :

Il y avait aussi pléthore de travail.

Il faut le limiter.

TOUS :

Il n’est pas d’autre issue !

MAULER :

Il faut de plus réduire les salaires !

TOUS :

C’est l’œuf de Colomb !

MAULER :

Quel est le but de ces mesures ?

Dans cette nuit de sang et de confusion,

En ce temps d’humanité déshumanisée

Où dans nos villes les troubles naissent et renaissent sans fin

  • Car voici Chicago de nouveau en émoi :

La grève générale est, dit-on, imminente-,

Elles empêcheront qu’en sa brutalité

Un peuple à courte vue ne brise ses outils

Et ne détruise ainsi son propre gagne-pain.

Elles ramèneront le calme et l’ordre. (…)

Un courtier, entrant en coup de vent :

Bonne nouvelle ! La grève générale qui menaçait a été étouffée. Les criminels, les sacrilèges qui ont troublé la paix et l’ordre sont en prison !

SLIFT :

Vous pouvez respirer, le marché va guérir !

Nous avons de nouveau dépassé le point mort

Et accompli une œuvre difficile. Notre plan s’impose une fois de plus.

Les choses ont repris le cours qui nous agrée.

MAULER :

Et maintenant, ouvrez toute grande la porte

Aux hommes fatigués et chargés de soucis. De soupe emplissez la marmite,

Faites jouer la musique, et nous-mêmes

Allons les premiers nous agenouiller

Pour élever nos cœurs vers Dieu

SNYDER :

Ouvrez les portes !

Bertolt BRECHT

Sainte Jeanne des abattoirs

Pièce écrite entre 1929 et 1931

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