Il arrive que la réalité soit tellement extravagante, qu’on n’arrive pas à y croire. C’est peut-être ce qui explique qu’on ait du mal à accorder foi, sans faille, aux accusations publiées par nos confrères du Journal du Dimanche hier et relayées par toute la presse depuis. Roger Bourgi, ancien conseiller de Jacques Chirac pour l’Afrique, devenu depuis un « expert régulièrement consulté par Nicolas Sarkozy » selon lui, « défouraille sec », comme disent certains malfrats. Il affirme avoir remis, pendant 25 ans, à Jacques Chirac, puis à Dominique de Villepin, des dizaines de millions d’euros, en liquide, surtout pendant les périodes électorales. Des dizaines de millions d’euros, rien que ça ? Oui, oui, versées par des chefs d’Etats africains, achetant ainsi le droit de spolier ou de massacrer leur peuple avec la bénédiction de l’ex-mère patrie. Grosso modo entre 750 000 et 2,2 millions euros chaque fois ! Au plus fort de ces juteux transferts, dans les années 90, on comptait en francs, donc en millions, au pluriel, en petites coupures. Stockés, au petit bonheur la chance dans des djembés, ces petits tambours africains, des sacs de sport, voire une affiche publicitaire.

La plupart d’entre vous, et moi, pensions que plusieurs millions de francs, ça prenait énormément de place, un volume difficile à dissimuler. Mais non, apparemment, deux ou trois tambourins suffisent. Il faut dire que la plupart d’entre vous, et moi, n’avons pas pour habitude de voir des millions de n’importe quelle monnaie alignés devant soi ou stockés dans un tiroir.

Donc Maître Bourgi, petit télégraphiste aux poches pleines, transportait des valises, jusqu’en 2005. Jusqu’à ce qu’il décide, rabroué par Villepin, de trouver refuge auprès d’un Nicolas Sarkozy tout miel et mettant le monde à ses pieds. Nicolas Sarkozy ? Himself ? Oui et… il lui a tout raconté, M. Bourgi. Tout ! Or, non seulement Nicolas Sarkozy a refusé d’être le nouveau destinataire des largesses des amis de M. Bourgi, mais en plus, il ne s’est même pas servi de cette information pour détruire son pire ennemi, Dominique de Villepin. L’alors ministre de l’Intérieur n’a pas non plus trouvé dans le récit de M. Bourgi matière à dénoncer des faits totalement délictueux ! Drôles de manières…

Mais au fait, M. Bourgi, il était anosognosique, depuis le temps ? 25 ans à porter des valises pleines de billets, 7 ans depuis le dernier versement et ce n’est que maintenant qu’il s’exprime ? Quand on lui demande pourquoi, il répond que c’est sa conscience qui le guide. Elle sort d’un très long sommeil cette conscience. Et puis, bien sûr, cela n’a rien à voir avec les délais de prescription, non, non.

Jacques Chirac, lui, anosognosique notoire, qui a trop de trous de mémoires pour comparaître à son procès, en a cependant assez en réserve pour attaquer en justice M.Bourgi. Un éclair de lucidité ? Pourvu que la lumière continue de briller jusqu’à la convocation de l’ex-président par un magistrat, si sa plainte donnait lieu à une enquête.

Dominique de Villepin, lui, ne se souvient que d’une chose : c’est que la décision de la cour d’appel saisie dans l’affaire Clearstream, sera rendue dans deux jours. Et c’est pîle-poil maintenant qu’éclate dans les journaux une nouvelle affaire le mettant gravement en cause. Si ça, ce n’est pas une drôle de coïncidence !

© Audrey Pulvar

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