Le dessin de Jonaten du 19-04
Le dessin de Jonaten du 19-04 © Jonaten / Jonaten

On lira, dans le dernier numéro de Courrier International , ce long article signé Roberto Saviano, l’auteur de Gommora , fin connaisseur de la mafia napolitaine, sur la chanson « néomélodique » de Naples. Elles n’ont pas pu vous échapper, si vous vous êtes déjà rendu en Italie, ces chansons musicalement pas très élaborées, mais qui font la chronique des jours ordinaires de l’Italie. Les radios en diffusent à foison et en dessous d’une ligne Naples-Bari, elles se déversent depuis toutes les vitres de voitures ouvertes, les balcons de maisons bigarrées et dans les restaurants ou discothèques. Des chansons boudées par les esthètes, méprisées par les grandes maisons de disques, mais dont un large public populaire raffole. Pas un mariage, dans le Sud, un baptême, une fête de village qui ne fasse appel à eux. Pourquoi ? Parce que, nous explique Saviano, elles parlent de l’Italie réelle. Sous les tonnes de guimauve et le sirop sentimental, affleure souvent le tragique de vies sous emprises de la mafia. Ces chanteurs de Naples et de sa banlieue mettent des mots sur la violence, les crimes, les conséquences pour leurs proches de l’arrestation de mafieux. Assez rarement pour les dénoncer, beaucoup plus souvent à travers des récits héroïques. Ils glorifient les codes de « la famiglia, où tout le monde est frère et personne ne doit trahir », évoquent aussi les états d’âmes des camoristes : « je commence ma journée en faisant du mal à cette ville. Casque sur la tête, j’enfourche ma moto, prêt à dégainer, bête à sang-froid, sans pitié, je me sens comme un enfoiré blasé et perdu… je tue à droite à gauche. Mais que m’importe l’argent si je ne peux pas rester auprès des mes enfants et de ma mère » chante ainsi Gianni Vezzosi. Figure sacrée, la femme de mafieux, qui se doit d’être fidèle à vie, digne quand son homme dort sous les barreaux, exemplaire. Figure rêvée, le fugitif solitaire. Figure honnie : le repenti, celui qui se met à table, négocie avec la police. « Le mal absolu », écrit Saviano. C’est tout le midi, le mezzogiorno italien, qui fredonne ces chansons. Considérer ces chansons comme une apologie de la violence serait un contresens, selon l’auteur de l’article. Et Saviano d’expliquer qu’on peut « écouter avec une moue de mépris ces chansons et ces chanteurs aux coupes absurdes, aux sourcils dessinés, aux torses épilés et toujours bronzés, trouver le tout du plus grand ridicule. [Leurs] paroles véhiculent une nouvelle éthique, pas universelle mais particulière (…) Les regarder et les écouter c’est regarder et écouter l’Italie. [Une] réalité qui dérange mais que [l’on] ne peut plus feindre d’ignorer ».

© Audrey Pulvar

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