Le dessin de Jonaten du 19-12
Le dessin de Jonaten du 19-12 © Jonaten / Jonaten

Deux femmes, deux destins en un week-end. De l’une on pense tout savoir et l’on gardera pour un temps infini la voix gravée sur disques durs, mais surtout dans les cœurs, qu’elle touchait sous toutes les latitudes. De l’autre, on ne sait rien on n’entend rien. Cette autre, jeune, jean, baskets et un soutien gorge d’un bleu pétard, seul moyen pour la planète de l’identifier. Elle n’a pas de visage, on ne connaît même pas la couleur de ses cheveux.

Elle porte un voile noir. Tout ce qu’on voit d’elle c’est un ventre blanc et ce bleu turquoise éclatant. La fille au soutien-gorge bleu, c’est d’ailleurs comme cela qu’elle s’appelle sur le Net. Images lointaines, muettes et nous avec : leur violence laisse sans voix. La fille au soutien gorge bleu. Quel âge ? 18 ? 20 ? 25 ans ? Rattrapée par des policiers qui n’ont de force de l’ordre que le casque et la matraque, projetée au sol, comme le garçon qui prenait la fuite avec elle. Quatre hommes, cinq, dix, trente accourent et les coups pleuvent. Dans le ventre, sur la tête. Les agresseurs, policiers donc, n’ont pas l’air plus âgés que les manifestants qu’ils poursuivent. Certains portent des chaussures de sport identiques à celles de ceux qu’ils passent à tabac. Pourquoi tant de coups de pieds sur la tête et en plein visage de jeunes hommes et jeunes femmes déjà à terre ? La jeune fille au soutien-gorge bleu inerte, ballotée, traînée. L’un de ses tortionnaires la recouvre de son voile déchiré, comme une bulle de pudeur, un semblant de respect en pleine obscénité. Qu’adviendra-t-il de cette jeune femme ? Est-elle seulement encore en vie ? L’histoire ne le dit pas. C’est l’Egypte d’aujourd’hui qui se donne ainsi en sordide spectacle. Derrière le romantisme d’une révolution, le rappel à une réalité quotidienne de violence, presqu’un an après la chute du Reis.

Une femme, libre. Qui toute sa vie durant, soit sept décennies, n’a cessé de lutter contre les carcans, normes et chemins tracés pour elle par d’autres. « Ne perdez jamais votre libre arbitre », disait-elle aux jeunes femmes qu’elle rencontrait, partout dans le monde, quand vint la célébrité, après 50 ans de misère. Cesaria Evora, son franc-parler, ses alcools forts, ses paquets quotidiens de cigarette, son allure sans concession et sa voix unique s’en sont allés. Elle a « tiré ses pieds » nus, comme on dit en créole, cette langue des langues qu’elle chantournait à nos oreilles.

D’une femme l’autre.

© Audrey Pulvar

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