C’est un hasard de mise en page.Libération posé à plat, toute largeur. Page de gauche, page de droite, photo d’elle, photo de lui : elle tourne la tête vers la droite, il tourne la sienne vers la gauche, ils ont presque les yeux à même hauteur et c’est comme s’ils avaient conscience de la présence de l’autre, sur papier journal. Mais comme elle semble frêle, yeux baissés, léger sourire timide, toute petite dans l’image, s’aidant des moulures d’une gigantesque porte cochère, comme d’un parchemin on devinerait les mots rien qu’en effleurant, paupière clauses, les creux et bosses laissés par la plume du scribe. Comme il semble solide, bloc de colère et regard dur, visage fermé, sévère, bouche pincée et menton relevé.

Hasard de mise en page, bouleversant télescopage. Lui la puissance et la gloire la fixant, elle, oiseau fragile lancé dans le vaste monde. Et comme un petit dérèglement. Est-ce qu’il n’a pas un peu l’air sur la défensive ? On passe d’une photo, à l’autre, de l’autre, à l’une. Et soudain cette impression que le plus fort des deux n’est pas celui qu’on croit. Comme si sa sévérité à lui se désintégrait à l’approche de son aura à elle. Comme si sa morgue à lui, se brisait sur la détermination émanant d’un détail, d’une main. Celle, ferme, volontaire dont la jeune femme tient bien droite sa canne blanche. Qui a le plus de courage ? Lui, s’abritant derrière la théorie d’un piège, d’un complot, la fausse magie de mots et de mimiques tellement empruntées qu’elles feraient penser à du mauvais théâtre, s’il ne s’agissait pas d’une triste réalité ? Ou elle, dont on découvre les combats, depuis qu’à l’âge d’un an, une maladie orpheline l’a privée de la vue. De qui se sent-on le plus proche ? D’un Janus pouvant passer dans la même minute de la contrition la plus étudiée quand il nous jure que « cette légèreté, c’est fini, pour toujours », à l’allégresse la plus spontanée, au moment de dispenser un cours d’économie pour les nuls ? Ou d’une jeune femme assez forte pour, à son humble niveau, avoir transformé, un peu, une société aux codes hyper figés, qui n’avait pas de place pour elle mais où elle a réussi à s’imposer, ouvrant par là-même une voie ? Claire Guillot a 21 ans. Après un parcours avare en cadeaux, elle est devenue l’une des premières étudiantes aveugles à réussir le concours d’entrer à Normale Sup et n’entend pas s’arrêter là. Qui sait si, un jour, elle ne représentera pas la France, aux plus hautes fonctions ? Dans hautes fonctions, vous avez remarqué, il y a « hautes ».

© Audrey Pulvar

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