Le dessin de Jonaten du 20-12
Le dessin de Jonaten du 20-12 © Jonaten / Jonaten

Juillet 1831, Etat du Michigan, Alexis de Tocqueville veut aller à la rencontre des Indiens d’Amérique et des blancs européens, pionniers de la conquête de l’Ouest. Il en fait le récit dans Quinze jours au désert , un texte savoureux, à la fois plein de préjugés, de candeur et d’une grande lucidité sur ces travers. Un vrai régal réédité par Le Passager Clandestin, dans la très belle collection Les Transparents.

Confrontation à l’altérité… extrait.

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« Toujours cheminant, nous parvenons dans une contrée d’un aspect nouveau. Le sol n’y est plus égal, mais coupé de collines et de vallées. Plusieurs de ces collines présentent l’aspect le plus sauvage.

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C’est dans un de ces passages pittoresques que, nous étant retournés tout à coup pour contempler le spectacle imposant que nous laissions derrière nous, nous aperçûmes à notre grande surprise, près de la croupe de nos chevaux, un Indien qui semblait nous suivre pas à pas.

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C’était un homme de trente ans environ, grand et admirablement proportionné dans tous ses membres. Ses cheveux noirs et luisants tombaient le long de ses épaules, à l’exception de deux tresses qui étaient attachées sur le haut de sa tête. Sa figure était barbouillée de noir et de rouge. Il était couvert d’une espèce de blouse bleue très courte. Il portait des mittas rouge : ce sont des espèces de pantalons qui ne vont que jusqu’au haut des cuisses ; et ses pieds étaient garnis de mocassins. A son côté, pendait un couteau. De la main droite il tenait une longue carabine, et de la gauche, deux oiseaux qu’il venait de tuer.

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La première vue de cet Indien fit sur nous une impression peu agréable. Le lieu eût été mal choisi pour résister à une attaque. A’ notre droite, une forêt de pins s’élevait à une hauteur immense ; à notre gauche s’étendait un ravin profond, au fond duquel roulait parmi les rochers un ruisseau que l’obscurité du feuillage dérobait à notre vue et vers lequel nous descendions en aveuglette ! Mettre la main sur nos fusils, nous retourner et nous placer dans le chemin en face de l’Indien, est l’affaire d’un moment. Il s’arrête de même : nous nous tenons pendant une demi-minute en silence.

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Sa figure présentait tous les traits caractéristiques qui distinguent la race indienne de toutes les autres. Dans ses yeux parfaitement noirs, brillait ce feu sauvage qui anime encore le regard du métis et ne se perd qu’à la deuxième ou troisième génération de sang blanc. Son nez était arqué par le milieu, légèrement écrasé par le bout ; les pommettes de ses joues, très élevées ; et sa bouche, fortement fendue, laissait voir deux rangées de dents étincelantes de blancheur qui témoignaient assez que le sauvage, plus propre que son voisin l’Américain, ne passait pas sa journée à mâcher des feuilles de tabac.

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J’ai dit qu’au moment où nous nous étions retournés en mettant la main sur nos armes, l’Indien s’était arrêté. Il subit l’examen rapide que nous fîmes de sa personne avec une impassibilité absolue, un regard ferme et immobile. Comme il vit que de notre côté nous n’avions aucun sentiment hostile, il se mit à sourire : probablement, il s’apercevait qu’il nous avait alarmés.

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C’est la première fois que je pus observer à quel point l’expression de la gaieté change complètement la physionomie de ces hommes sauvages. J’ai eu cent fois depuis, l’occasion de faire la même remarque. Un Indien sérieux et un Indien qui sourit, ce sont deux hommes entièrement différents. Il règne dans l’immobilité du premier une majesté sauvage qui imprime un sentiment involontaire de terreur. Ce même homme vient-il à sourire, sa figure prend une expression de naïveté et de bienveillance qui lui donne un charme réel.

(…)

Au bout d’un quart d’heure d’une marche rapide, m’étant retourné de nouveau, je suis confondu d’apercevoir encore l’Indien derrière la croupe de mon cheval. Il courait avec l’agilité d’un animal sauvage, sans prononcer un seul mot ni paraître allonger son allure. Nous nous arrêtons : il s’arrête ; nous repartons : il repart. Nous nous lançons à toute course (…) l’Indien double sa marche ; je l’aperçois tantôt à droite, tantôt à gauche de mon cheval, sautant par-dessus les buissons et retombant sur la terre sans bruit. On eût dit l’un de ces loups du nord de l’Europe, qui suivent les cavaliers dans l’espérance qu’ils tomberont de leurs chevaux et pourront être plus facilement dévorés.

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La vue de cette figure étrange, qui, tantôt se perdant dans l’obscurité de la forêt, tantôt reparaissant au grand jour, semblait voltiger à nos côtés, finissait par nous devenir importune. Ne pouvant concevoir ce qui portait cet homme à nous suivre d’un pas si précipité, et peut-être le faisait-il depuis longtemps lorsque nous le découvrîmes la première fois, il nous vint dans la pensée qu’il nous menait dans une embuscade »

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